Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

Pas de vaccin pour les alarmistes

La vaccination permet d’éviter des millions de morts chaque année, pourtant les craintes d'un public qui fait fi des faits scientifiques rigoureux, entravent l’action des programmes de vaccination. Jane Perry nous relate les faits.

Le Dr Jonas E Salk, qui a mis au point le premier vaccin contre la poliomyélite en 1955, administre le vaccin à un garçon au cours d’un essai de masse à Pittsburg, en Pennsylvanie (USA).
OMS
Le Dr Jonas E Salk, qui a mis au point le premier vaccin contre la poliomyélite en 1955, administre le vaccin à un garçon au cours d’un essai de masse à Pittsburg, en Pennsylvanie (USA).

Pour la plupart des enfants dans les pays développés, la vaccination contre une série de maladies infectieuses est une forme de protection sanitaire que l’on considère souvent comme acquise. Ces enfants sont vaccinés contre plus d’une vingtaine de maladies et de nouveaux vaccins continuent d’être mis au point, comme par exemple contre le rotavirus et le papillomavirus humain pour les plus récents d’entre eux.

En revanche, dans les pays en développement, la vaccination systématique des populations qui en ont besoin, reste un défi majeur de santé publique qui se heurte principalement au manque d’infrastructures, aux coûts élevés et aux retards entre l’introduction des vaccins dans les pays développés et leur déploiement dans ceux en développement.

Malgré ces obstacles, la vaccination mondiale a évolué grâce à des travaux scientifiques rigoureux. Selon le Résumé sur la vaccination) publié en 2007 par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), la vaccination contre quatre maladies, la diphtérie, le tétanos, la coqueluche (DTC) et la rougeole permet d’éviter plus de 2,5 millions de décès chez les enfants. La couverture mondiale du DTC chez les nourrissons a atteint 79% en 2006, contre 20% en 1980, tandis que plusieurs vaccins sous-employés, dont ceux contre l’hépatite B, la rubéole et la fièvre jaune, sont de plus en plus acceptés.

On a longtemps salué la victoire sur la variole comme le succès suprême de la vaccination. L’éradication a été déclarée en 1979 et c’est la seule maladie que l’homme a réussi à éliminer. La poliomyélite a été éradiquée dans les régions OMS des Amériques, de l’Europe et du Pacifique occidental, tandis que le nombre de pays où l’on estime qu’elle représente un problème sérieux pour la santé publique est passé de 125 en 1988, date à laquelle les efforts d’éradication ont commencé, à seulement quatre aujourd'hui -l’Afghanistan, l’Inde, le Nigéria et le Pakistan- où la polio est toujours endémique.

Il y a eu bien d’autres succès, comme la baisse de 99% de l’incidence de la méningite bactérienne à Haemophilus influenzae aux États-Unis d'Amérique, qui ont introduit cette vaccination en 1988, selon les Centers for Disease Control and Prevention. Avec une couverture de la vaccination antirougeoleuse de 99%, la République de Corée a déclaré l’éradication de cette maladie mortelle en 2006.

Malgré ces succès, des appréhensions à propos des vaccins demeurent et continuent de nuire à la très grande efficacité de cette mesure de santé publique. Dans certains pays industrialisés, plus particulièrement aux États-Unis d'Amérique, le public ne s’inquiète plus des maladies que la vaccination permet d’éviter mais des risques entraînés par les vaccins eux-mêmes. Internet est devenu un canal important pour la diffusion des opinions contre la vaccination. YouTube, site populaire de partage de vidéos, offre une pléthore de clips contre la vaccination. Internet est également devenu un forum pour les praticiens des médecines alternatives qui y présentent leurs idées contre la vaccination et font la promotion de produits de remplacement.

Alors que, dans les pays en développement, les parents ont l’expérience directe de la rougeole et se félicitent de l’existence du vaccin, l’acceptation du vaccin associé contre la rougeole, les oreillons et la rubéole par les parents dans de nombreux pays développés n’a pas encore retrouvé son niveau d’antan, dix ans après la publication d'une étude établissant un lien avec l’autisme, même si cette étude a été discréditée depuis longtemps et des preuves scientifiques convaincantes démentent l’existence de ce lien.

Le même type de crainte, associant le thiomersal, dérivé mercuriel présent dans les vaccins, à l’autisme a conduit à l’éliminer de la composition des vaccins aux États-Unis d'Amérique et en Europe, malgré l’absence de preuves scientifiques à l’appui de cette mesure. En fait, cinq études de grande ampleur n’ont pas réussi à découvrir un lien entre le thiomersal et l’autisme et, selon certains travaux, l’incidence de l’autisme a même augmenté après avoir enlevé le thiomersal.

Les craintes contre la vaccination ont des effets nuisibles durables. La vaccination contre la coqueluche a été interrompue au Japon au milieu des années 1970 en raison des inquiétudes du public au sujet d’effets indésirables au niveau neurologique. À cette époque, le Japon avait endigué cette maladie après avoir introduit la vaccination en 1947. La coqueluche est une maladie respiratoire très contagieuse et l’une des principales causes de décès évitables par la vaccination dans le monde. Elle provoque 300 000 décès par an, principalement chez les nourrissons qui ne sont pas du tout ou pas totalement vaccinés et chez qui elle entraîne des vomissements, une déshydratation et un état de malnutrition.

Le Dr David Sniadack, médecin travaillant pour le Programme élargi de vaccination au Bureau régional OMS du Pacifique occidental explique: «Avec une couverture inférieure à 10% chez les nourrissons en 1976, on a observé une recrudescence des cas de coqueluche. Une épidémie est survenue en 1979, avec 13 000 cas, dont 41 mortels. L’incidence de la coqueluche est revenue à de très bas niveaux après l’introduction du DTC en 1981.»

Les taux de vaccination contre l’hépatite B sont encore très bas en France, par rapport à d’autres pays européens, en garde partie en raison de l’opposition du grand public mal informé. Selon le Dr Patrick Zuber, responsable de l’équipe Sécurité des vaccins à l’OMS, toutes les données dont nous disposons montrent que le vaccin contre l’hépatite B est aussi bénin que n’importe quel autre, mais des rumeurs l’ont associé à l’autisme, à la sclérose multiple en plaques et à la leucémie. Aucune étude épidémiologique sérieuse n’a pu confirmer ne serait-ce que l’ombre d’une association.

Interface de YouTube, site web de partage de vidéos
OMS
Internet est devenu un canal important pour la diffusion des opinions contre la vaccination. YouTube, site de partage de vidéos, offre une pléthore de clips contre la vaccination.

Une interruption de onze mois dans la campagne de vaccination dans l’état nigérian de Kano et d’autres états du Nord du pays en août 2003 a abouti à une recrudescence de la poliomyélite, qui s’est ensuite propagée à treize autres pays africains, puis du Soudan à l’Arabie saoudite, au Yémen et enfin à l' Indonésie.

Le Dr Bardan Jung Rana, médecin du Programme élargi de vaccination de l’OMS à Jakarta déclare: «Après dix années sans un seul cas de poliomyélite, le laboratoire national de Bandung a notifié l’isolement d’un poliovirus sauvage. L’analyse génétique a montré qu’il était identique aux virus qui venaient d’être isolés en Arabie saoudite et au Yémen. À la suite de la détection de ce cas, l’Indonésie a procédé à deux campagnes de ratissage dans les trois provinces autour du cas, suivies de cinq journées nationales de vaccination (JNV) et de trois autres journées synchronisées."

Alors que la plupart des craintes contre la vaccination n’ont aucun fondement scientifique, on peut tout de même comprendre les inquiétudes du public au sujet de l’innocuité des nouveaux vaccins. Le Dr Paul Offit, spécialiste américain des maladies infectieuses et vaccinologue, fait remonter la défiance du public face aux vaccins à l’incident Cutter dans les années 1950, lorsque des milliers de personnes aux États-Unis ont développé une poliomyélite induite par la vaccination après avoir reçu un vaccin contenant des poliovirus vivants, fabriqué par les laboratoires Cutter. Dans son livre publié en 2007 et intitulé The Cutter Incident, le Dr Offit rappelle que, sur 220 000 personnes infectées, dont environ 100 000 enfants, 70 000 ont développé une faiblesse musculaire, 164 ont eu une paralysie grave et dix sont morts.

Une approche basée à la fois sur l’engagement des autorités publiques dans les pays affectés et sur la diffusion des preuves scientifiques de l’innocuité des vaccins, est nécessaire pour combattre la crainte des vaccins, selon le Dr Zuber. Il évoque le succès de la réponse au refus nigérian de la vaccination. «L’OMS a rencontré les autorités nationales et des dirigeants locaux. Elle a écouté leurs inquiétudes à propos de l’innocuité du vaccin.» Finalement, les autorités se sont rassurées et, après un dialogue approfondi, le vaccin a de nouveau été accepté .

Comme pour la maladie, mieux vaut prévenir que guérir en matière de craintes concernant les vaccins. Le Comité consultatif mondial OMS de la sécurité vaccinale est chargé de lutter contre la désinformation qui remet en cause les efforts de vaccination en surveillant en permanence l’innocuité des vaccins et en fournissant des informations exactes sur tous les événements indésirables. Les quatorze membres du Comité, recrutés pour trois ans, sont des experts de divers domaines en relation avec le sujet: épidémiologie, pharmacologie, maladies infectieuses, réglementation pharmaceutique et innocuité des médicaments. Ils sont également chargés de faire des recommandations scientifiques sur la vaccination. Avec d’autres membres des milieux de la santé et du développement, le comité a joué un rôle majeur pour faire pencher la balance en faveur d’une information fiable. Le réseau de l’OMS pour la sécurité des vaccins donne la liste de sites sur le Web qui fournissent des informations sur l’innocuité des vaccins considérées comme crédibles.

Le Dr Zuber déclare: «Les programmes de vaccination ont déjà remporté de très grands succès mais leur impact pourrait être encore plus grand. Il serait techniquement possible d’éviter quatre autres millions de décès par ans dus à la grippe, au pneumocoque, au rotavirus, à la rage, au choléra, à la typhoïde, aux épidémies de méningite et à l’encéphalite japonaise. Toutes ces maladies posent des problèmes importants de santé publique, mais l'on dispose d’un vaccin sûr et efficace pour chacune d’entre elles.»■