Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

La sécurité en cas d’urgence - Interview du Dr Al Kashif, Directeur des services hospitaliers palestiniens

Dr Mohammad R Al Kashif
Dr Al Kashif

Le Dr Mohammad R. Al Kashif a commencé sa carrière en 1982 en tant qu’ophtalmologue auprès du ministère de la Santé de l’Arabie saoudite. Il a intégré l’hôpital ophtalmologique du ministère de la Santé palestinien en 1996, où il a exercé deux ans avant de devenir consultant en chirurgie oculaire, puis directeur de l’hôpital.
Il a également enseigné l’ophtalmologie à la faculté de médecine de l’université islamique de Gaza, à l’hôpital ophtalmologique du ministère de la Santé palestinien et à l’université Al-Azhar au Caire (Égypte).

Cette année, la Journée mondiale de la santé, célébrée le 7 avril, portera sur les systèmes et les installations de santé construits et organisés pour résister aux situations d’urgence et aux catastrophes naturelles.
Le Dr Mohammad R Al Kashif, Directeur des services hospitaliers du ministère de la Santé palestinien, raconte comment lui-même et ses collègues ont coordonné les hôpitaux et les installations de Gaza lors du récent conflit.

Q: Comment Gaza était-elle préparée à la situation d’urgence qu’elle a connu dernièrement?

R: Quand les hostilités ont commencé le 27 décembre, on a dénombré plus de 350 morts et blessés. Comme nos équipes médicales ne pouvaient pas faire face, nous avons mis en route le plan d’urgence du ministère de la Santé. Nous avons fait appel à du personnel supplémentaire; en moins de deux heures, nous avions plus de 600 médecins, infirmières, auxiliaires médicaux et techniciens de bloc opératoire. Nous avons ouvert six salles d’opération à l’hôpital Al-Shifa (principal hôpital de la ville de Gaza), puis encore cinq autres peu après. Ces onze salles ont fonctionné 24 heures sur 24 pendant les trois semaines de conflit: chacune comptait deux tables d’opération, mais, dans certaines, on a opéré à même le sol.

Malgré cela, de nombreux blessés sont morts avant d’avoir pu être opérés. Nous avons eu pour règle d’exploiter les ressources au maximum. Nos équipes médicales triaient les cas. Nous avons gardé ceux qui pouvaient être soignés plus facilement ou qui ne pouvaient pas être transportés, tandis que les patients ayant besoin de soins prolongés ou d’opérations que nous ne pouvions pas effectuer ont été évacués dans d’autres pays. Nos équipes médicales étaient organisées en trois postes sur 24 heures: une équipe de garde, une au repos et une au travail.

Q: Quels sont les facteurs qui vous ont permis de réussir?

R: Le dévouement du personnel. Ils ont quitté leur foyer et leur famille pour travailler dans nos hôpitaux. Ils ont refusé de rentrer chez eux pour plus de 48 heures et ils ont fait preuve de beaucoup de courage et d’une grande cohésion. Le personnel travaillant pour des organisations non gouvernementales (ONG) et pour le secteur privé a lui aussi apporté une contribution utile. Des médecins à la retraite ont proposé leurs services. Nos équipes avaient de l’expérience, car elles avaient travaillé pendant les première et deuxième intifadas (soulèvements palestiniens). Notre plan d’urgence avait été définitivement mis au point une semaine avant le début des hostilités. Chaque membre du personnel avait un programme établi.

Nos agents de santé sont allés chercher les blessés pour les évacuer et, malheureusement, ils ont été attaqués. Pendant le conflit, au moins 16 agents médicaux – médecins, infirmières et auxiliaires médicaux – ont été tués dans la bande de Gaza , 24 autres ont été blessés et 17 ambulances ont été endommagées. Une vingtaine d’organisations internationales ont aidé le ministère de la Santé à faire face à la crise, principalement l'Organisation mondiale de la Santé, le Comité international de la Croix-Rouge, l’Office de secours et de travaux des Nations Unies, l’Union des médecins arabes et l’Aid de Turquie

Q: Quel a été votre rôle pendant cette situation d’ urgence?

R: J’ai dirigé les hôpitaux de la bande de Gaza depuis l’hôpital Al-Shifa pendant trois semaines; la plupart des jours, je ne suis pas resté plus de 30 à 60 minutes chez moi. Je n’ai pas pu rentrer chez moi pendant quatre jours parce que c’était dangereux. Mon appartement a entièrement brûlé. Beaucoup de membres du personnel ont vécu une situation semblable. La maison d’un médecin a été frappée et deux de ses enfants ont été blessés. Il travaillait, il ne pouvait pas retourner chez lui et il a vu ses propres enfants arriver à l’hôpital. Beaucoup de membres du personnel qui ont perdu des parents pendant le conflit n’ont même pas pu s’occuper de leur enterrement.

Q: Que vous a appris cette crise?

R: Nous avons besoin de plus de place en cas d’urgence. L’unité de soins intensifs de l’hôpital Al-Shifa compte douze lits. Il faudrait qu’elle puisse en avoir cinquante en cas d’urgence. Nous avons besoin de stocks de médicaments d’un ou deux mois pour les salles d’opération, de matériel supplémentaire pour les soins intensifs et la chirurgie et de davantage d’ambulances. Notre système de santé avait déjà beaucoup souffert du blocus de Gaza pendant 18 mois. Nous manquions de matériel, y compris de matériel de laboratoire et de pièces de rechange pour les appareils de radiographie. L’électricité a été coupée pendant douze jours et nous avons dû utiliser des générateurs sans système de secours. Nous prévoyons d’en acquérir d’autres. Les réseaux de téléphonie mobile étaient hors d’usage, mais nos 300 dispositifs sans fil nous ont été utiles.

Q: Quels conseils donneriez-vous aux autres pays pour assurer des soins dans une situation d’urgence complexe?

R: Le ministère de la Santé doit être le principal fournisseur de services de santé et son personnel doit travailler main dans la main avec les ONG, les groupes communautaires et les dispensateurs du secteur privé. Les pays ont besoin de personnel bien formé, d’un système de communication indépendant et d’un plan d’urgence auquel le personnel est préparé. Ils ont besoin de soins intensifs et de services d’ambulance de qualité, de bons moyens de transport et d’un personnel spécialiste de l’orthopédie et des fractures osseuses. ■

Partager

La sécurité en cas d’urgence - suite