Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

VIH et vieillissement: un domaine inexploré

George P Schmid a, Brian G Williams b, Jesus Maria Garcia-Calleja a, Chris Miller c, Emily Segar c, Monica Southworth c, David Tonyan c, Jocelyn Wacloff c & James Scott c

Alors que les habitants des pays en développement et des pays industrialisés vivent de plus en plus longtemps et en meilleure santé, les rares données dont on dispose révèlent une prévalence et une incidence du VIH étonnamment élevées chez les personnes de 50 ans et plus ("sujets âgés"). Quelles explications peut-on apporter?

Cette tranche d’âge est rarement prise en compte dans les enquêtes démographiques et sanitaires. Au cours de cinq dernières années, seulement 13 enquêtes sur 30 ont pris en compte les hommes âgés et aucune les femmes âgées. Aux États-Unis d’Amérique, l’enquête nationale sur la santé et la nutrition (National Health and Nutrition Examination Survey) ne porte pas sur les personnes de plus de 49 ans. Il y a pénurie de données en matière de prévalence; qu’en est-il des données sur l’incidence du VIH chez les personnes âgées?

L’incidence pourrait être déterminée d’après les cas déclarés, les analyses sérologiques ou par modélisation. Les systèmes de notification des cas sont limités dans les pays en développement, mais les pays industrialisés sont mieux lotis. Aux États-Unis, d’après les cas déclarés entre 2003 et 2006, la proportion de sujets âgés VIH-positifs est passée de 20% à 25% et le nombre de cas a augmenté dans toutes les tranches d’âge de cinq ans, entre 45 ans et 65 ans et plus [1]; d’après les données sérologiques, 11% des cas incidents enregistrés en 2006 concernaient des sujets âgés [2]. Dans la Région européenne de l’OMS, 8% des cas signalés en 2005 appartenaient à ce groupe d’âge [3]. On ne dispose pas de données analogues pour les pays en développement et les données d’incidence obtenues par modélisation ne sont pas rendues publiques.

Nous avons calculé, pour chaque pays, la prévalence par âge en nous fondant sur le nombre estimatif de cas de VIH indiqué par l’ONUSIDA et les estimations démographiques des Nations Unies. La prévalence chez les sujets âgés représente systématiquement un quart à un tiers de celle enregistrée chez les 15-49 ans. Nous avons débattu avec nos collègues pour savoir si ce résultat était surprenant. La plupart d’entre nous pensent que oui.

Les résultats sont d’autant plus surprenants que le taux de prévalence dans cette tranche d’âge est faible, ce qui est trompeur. On ignore souvent que plus le sujet est âgé, plus l’infection à VIH évolue rapidement vers le sida [1,4,5]. L’effet est considérable, linéaire et persiste après ajustement pour toutes les causes de mortalité [4,5]. Par exemple, l’espérance de vie est supérieure à 13 ans chez les individus contaminés entre 5 et 14 ans. Elle n’est que de quatre ans chez ceux contaminés à 65 ans ou plus [5].

La baisse de l’immunité avec l’âge pourrait en être la cause. Étant donné que l’incidence est indirectement liée à la durée de la maladie, il faut à peu près doubler la prévalence chez les 50 ans et plus pour la comparer à celle constatée chez les 15-24 ans. Le traitement antirétroviral (ART) pourrait faire augmenter la prévalence chez les sujets âgés dans les pays industrialisés, où il existe depuis longtemps, mais ce n’est pas le cas dans les pays en développement, où il a été introduit ultérieurement.

L’épidémiologie du VIH chez les sujets âgés présente-t-elle un intérêt purement théorique? Non, car l’étude des facteurs de risque débouche sur des interventions. Fait intriguant, le Réseau Alpha en Afrique a révélé qu’en de nombreux endroits, des pics secondaires d’incidence du VIH surviennent dans les tranches d’âge supérieures [6]. Pourquoi les sujets âgés contractent-ils l’infection? On ne peut que conjecturer. Une analyse systématique de la littérature scientifique n’a mis en évidence qu’une étude épidémiologique limitée sur l’acquisition du VIH par les sujets âgés, en milieu urbain aux États-Unis.

L’activité sexuelle des sujets âgés dans le monde en développement est à peine étudiée. Partout, ils sont nombreux à être sexuellement actifs, bien que le désir sexuel et la fréquence des rapports vaginaux diminuent avec l’âge [7]. Depuis 1998, les médicaments contre les troubles de l’érection prolongent la vie sexuelle de nombreux sujets âgés et pourraient, du même coup, propager l’épidémie de VIH dans les tranches d’âge supérieures. Beaucoup d’études montrent que les sujets âgés sont moins enclins à avoir des rapports sexuels protégés que les personnes plus jeunes.

Alors que les troubles de l’érection sont courants et les médicaments pour les soigner largement distribués dans les pays en développement [8], aucune étude n’a été faite pour déterminer s’ils ont une influence sur l’épidémie de VIH, bien que leur utilisation ait été associée à des pratiques sexuelles à risque dans les pays industrialisés [9].La question de savoir s’ils devraient être prescrits à des hommes VIH-positifs a donné lieu à un débat [10]. ■

a. Département du VIH/sida, Organisation mondiale de la Santé, 20 avenue Appia, 1211 Genève 27, Suisse.
b. Consultant indépendant, Genève, Suisse.
c. St Olaf College, Northfield, MN, United States of America.

Correspondance avec George Schmid (courriel: schmidg@who.int).


Références

Organisation mondiale de la Santé 2009;87:162-162. doi: 10.2471/BLT.09.064030

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