Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

Santé des femmes en prison: pour plus d’égalité et de justice sociale

Brenda J van den Bergh a, Alex Gatherer a & Lars F Møller a

Depuis longtemps déjà, les systèmes de santé et les autorités pénitentiaires prêtent peu d’attention aux besoins des femmes incarcérées. Cette situation s’explique notamment par le fait – jusqu’à présent trop facilement accepté – que, dans les prisons du monde entier, les femmes constituent une minorité. Ce n’est que depuis peu qu'on remarque que ce fait ne justifie ni d’ignorer les droits fondamentaux des femmes ni, pour les systèmes judiciaires, de rester insensibles aux différences entre hommes et femmes.

On compte, en Europe seulement, environ 100 000 femmes et jeunes filles incarcérées [1]. Bien qu’elles ne représentent qu’une faible proportion de la population carcérale – la moyenne européenne s’établissant à 4,4% [2] –, le nombre de femmes détenues augmente, souvent bien plus vite que le nombre d’hommes [3]. De nombreuses femmes purgent de courtes peines, pour des délits non violents, des vols ou du trafic de drogue [4].

Les femmes incarcérées viennent souvent de milieux défavorisés, souffrent de problèmes liés à l’alcoolisme ou à la toxicomanie et de maladies infectieuses et génésiques. Elles présentent aussi des antécédents de maltraitance physique et sexuelle. On signale des taux alarmants de problèmes de santé mentale tels que stress post-traumatique, dépression, anxiété et tendance à l’automutilation et au suicide. Ainsi, en Angleterre et au Pays-de-Galles, on a noté que 90% des femmes incarcérées présentaient un trouble mental reconnu, étaient toxicomanes, ou les deux choses à la fois [5].

En outre, beaucoup de femmes incarcérées ont des enfants, dont elles sont les premières ou les seules à pouvoir s’occuper [4]. Lorsque la mère entre en prison, il est rare que le père continue à s’occuper de ses enfants et beaucoup d’entre eux doivent donc être placés [1]. Dans de nombreux pays, les très jeunes enfants peuvent rester en prison avec leur mère, parfois dans des unités spécialement aménagées à cet effet. Que l’on autorise l’enfant à rester avec sa mère ou qu’on l’en sépare, cela est source de dilemmes. En effet, la séparation peut avoir, chez l’enfant, des conséquences à long terme sur le plan affectif et du développement et engendrer aussi des répercussions sur la santé physique et mentale de la mère. D’autre part, l’environnement carcéral est loin de constituer un milieu idéal pour l’éducation d’un enfant. Il est rare que les décisions soient clairement prises dans l’intérêt supérieur de l’enfant.

Reconnaissant que l’on n’accorde pas suffisamment d’importance à la santé en prison du point de vue de la santé publique, le Bureau régional de l’OMS pour l’Europe a instauré en 1996 le projet «Santé en prison» [6].. Ce réseau en expansion constante, qui compte actuellement 38 États Membres de la Région européenne, vise à atténuer les dangers pour la santé publique liés à l’incarcération tout en favorisant la santé des détenus. Les rapports publiés dans le cadre de ce projet ces dernières années, dont le très utilisé WHO guide to the essentials in prison healh, publié en 2007 [5], et la Déclaration de Trenčín relative à la santé mentale en prison, publiée en 2008 [7], font la synthèse des recherches et des analyses effectuées par des experts du monde entier et ont fait évidemment mieux connaître la question de la santé en prison.

Les états membres de ce réseau ont récemment souligné le besoin d'établir des principes directeurs faisant autorité sur la santé des femmes en prison. En 2008, s’appuyant sur la politique de l’OMS en matière de parité [8], le Bureau régional a passé en revue des travaux de recherche récents et a collaboré avec l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (ONUDC) et avec les Bureaux quakers auprès des Nations Unies à Genève et à Bruxelles afin de mettre au point des lignes directrices factuelles sur les principaux aspects de la santé des femmes en prison et sur le système judiciaire dans son ensemble. Ce travail a fait l’objet d’un document annexé à une déclaration commune de l’OMS et de l’ONUDC (Déclaration de Kyiv) sur la santé des femmes en prison, publiée en avril 2009.

Bien que les méthodes appliquées par le système judiciaire pour répondre aux besoins spécifiques des femmes diffèrent considérablement selon les pays, les données sont claires et cohérentes. Les dispositions actuellement prises concernant les femmes coupables de délits ou de crimes sont loin d’être conformes aux droits de l’homme, aux recommandations internationales et à la justice sociale. La santé est avant tout un droit fondamental, pour les femmes incarcérées comme pour celles qui ne le sont pas.

Pourtant, si les conditions sont réunies pour que les prisons soient des lieux protecteurs propices à la protection de la santé, il est possible d’obtenir bien des résultats pendant que les femmes sont placées sous la responsabilité des services pénitentiaires nationaux. L’administration pénitentiaire peut proposer des programmes de prévention des maladies et de formation, ainsi que des traitements principalement axés sur les problèmes de santé mentale et les toxicomanies. Elle peut aussi aider les groupes de femmes parmi les plus défavorisées et les plus isolées de la société.

Les changements nécessaires ne seront possibles que s’ils s’accompagnent d’une prise de conscience et d’un soutien politiques, d’une solide formation aux différences entre hommes et femmes, de l’élaboration de politiques dans le cadre du système judiciaire et d’un véritable engagement en faveur de l’équité et de la justice sociale. ■


a. World Health Organization Regional Office for Europe, 8 Scherfigsvej, DK-2100 Copenhagen Ø, Denmark.

Correspondence to Brenda J van den Bergh (bvb@euro.who.int).

Bulletin of the World Health Organization 2009;87:406-406. doi: 10.2471/BLT.09.066928

Références