Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

Disparition de la dracunculose au Ghana: le compte à rebours a commencé

Le Ghana pourrait être l’un des prochains pays africains à s’être débarrassé du ver de Guinée. Reportage de Mawusi Afele, à Tamale.

Amamata Sumani est en première ligne dans la guerre contre la dracunculose (ver de Guinée) au Ghana, repoussant chaque année cette ligne à mesure que le parasite bat en retraite dans ses derniers retranchements au nord du pays. On peut interrompre la transmission de la dracunculose à deux stades du cycle parasitaire: en évitant que les personnes ayant des plaies ouvertes ne contaminent l’eau et en filtrant l’eau de boisson.

«Le comportement des populations est l’un des aspects du problème», explique A. Sumani, Directrice des services de santé du district Gonja centre, dans la région du Nord. Gonja dispose de vastes étendues de terres arables traversées par les agriculteurs migrants. «Lorsque nous avons pris des mesures de lutte auprès des agriculteurs, ils ont refusé de filtrer l’eau et ont continué de traverser à gué les retenues d’eau et les mares avec des plaies ouvertes», poursuit A. Sumani.

Certains refusent de filtrer l’eau parce qu’ils disent avoir déjà bien suffisamment à faire pour essayer de gagner leur vie; d’autres oublient leurs filtres et d’autres encore pensent que c’est la sorcellerie, et non l’eau contaminée, qui provoque la maladie. Toutes ces raisons font qu’on a enregistré dans la région Nord un peu plus de la moitié des 229 cas notifiés au Ghana au cours du premier semestre 2009.

Un agent de santé extrait un ver de Guinée
OMS/Gautam Biswas

Comme la consommation d’eau infectée et la libération des larves à partir des plaies provoquées par le ver de Guinée sont les phases cruciales du cycle de transmission, les agriculteurs migrant contribuent à leur insu à la propagation de cette parasitose. Cette situation est frustrante parce que l’homme est le seul réservoir et que, pour empêcher le parasite d’atteindre l’eau, il faut changer les comportements humains.

A. Sumani essaie d’instaurer ce changement en demandant aux chefs coutumiers de prendre des sanctions à l’encontre de ceux qui refusent de panser leurs plaies et qui marchent dans les retenues d’eau et les mares au risque de polluer l’eau. Avec son équipe, elle a organisé des jeux de rôle spectaculaires pour instruire les populations des dangers de la maladie. Il n’est pas facile de changer les comportements, comme le confirme Joseph Yakubu à Kpanvo, une localité de quelque 500 habitants, également dans la région Nord.

Enseignant, J. Yakubu a été ces quinze dernières années un bénévole du Programme d’éradication de la dracunculose au Ghana. L’un des principaux obstacles auquel il a dû faire face a été de combattre la croyance bien enracinée que la dracunculose est due aux caprices des dieux ou à la sorcellerie. «Il m’a fallu du temps pour pouvoir enlever de leurs esprits tous ces dieux, jeteurs de sorts et autres superstitions», reconnaît-il. Comme A. Sumani, il a sollicité l’aide des chefs coutumiers et des anciens pour éduquer la communauté.

Cette approche fonctionne. «Avant, Kpanvo était l’un des villages les plus touchés, mais on n’a pas encore notifié un seul cas cette année», raconte J. Yakubu. Les attitudes évoluent dans tout le pays, y compris parmi les agriculteurs migrants du Gonja centre. Pour la plupart d’entre eux, les gens filtrent l’eau et évitent les réservoirs. Mais un groupe n’a toujours pas intégré le message: les jeunes garçons, comme Mohammed Tahidu, âgé de quatre ans. Il a été amené de Gunsi au centre de confinement de la dracunculose de Tamale, capitale de la région Nord, après que la parasitose a été diagnostiquée.

«Ces enfants traînent n’importe où et vont nager dans des marigots dont les parents ignorent même l’existence», dit Jim Niquette, Conseiller résident du Centre Carter au Ghana. Le Centre Carter est une organisation non gouvernementale internationale fondée en 1982 par Jimmy Carter, l’ancien Président des États-Unis et sa femme Rosalynn. Ce centre a été en première ligne de la campagne mondiale d’éradication de la dracunculose.

Une femme marche dans des eaux stagnantes en Afrique.
OMS/Gautam Biswas
Le ver de guinée se transmet notamment dans les eaux stagnantes.

J. Niquette et l’équipe de la dracunculose encouragent les communautés à repérer les lieux où ces enfants nagent ou jouent pour ensuite traiter l’eau avec des produits chimiques tuant les hôtes intermédiaire du ver de Guinée.

On contracte la maladie en buvant de l’eau contenant des cyclops, des puces d’eau, ayant ingéré les larves. C’est la raison pour laquelle il est important de filtrer l’eau avant de la boire. Une fois dans l’organisme humain, les larves sont libérées et parviennent au stade adulte. Les parasites finissent par perforer la peau pour émerger, en général au niveau des pieds. Si elles sont en contact avec l’eau à ce moment-là, les femelles laissent échapper leurs larves et le cycle recommence.

La localisation et le traitement des eaux infectées sont devenus un élément central de la campagne du Programme national, qui s’intéresse aussi à l’amélioration de l’approvisionnement en eau. «Rien que cette année, nous avons réparé 125 pompes à eau, bien que cette tâche n’ait pas fait partie de la description de notre travail au départ», indique J. Niquette, qui ajoute aussi que cet élément est essentiel: quand l’approvisionnement tombe en panne, c’est alors que les gens ont de nouveau recours à des sources dangereuses.

Tout indique que les efforts du programme portent leur fruit. Malgré des endroits problématiques, comme Fufulso-Junction, le Ghana semble avoir pris le dessus sur la maladie en ayant ramené le nombre des cas de 3 358 en 2007 à 501 en 2008, soit une réduction de 85%. «En pourcentage, c’est la réduction la plus importante sur une période d’un an dans tous les pays ayant enregistré plus de 1000 cas depuis le début du programme», se félicite Andrew Seidu Korkor, administrateur du Programme national. Il ajoute que le nombre des villages notifiant la maladie a lui aussi baissé sensiblement. Entre temps, le nombre des cas notifiés au premier semestre de cette année a été de 229, contre 416 pour la même période l’année dernière.

La maladie est désormais confinée dans la région Nord et l’on espère qu’une fois qu’elle aura disparu de cette zone, elle n’existera plus dans l’ensemble du Ghana.

Comme J. Niquette, A. S. Korkor estime que la propreté de l’eau joue un rôle essentiel pour que l’amélioration se poursuive et il insiste sur l’engagement du Programme national dans ce domaine. « Il y a eu une amélioration générale dans la proportion de villages d’endémie bénéficiant d’au moins une source d’eau sûre: elle est passée de 45% fin 2008 à 63% au premier semestre 2009, constate-t-il. Un système d’intervention d’urgence pour l’eau a été mis en place, de même que des équipes d’intervention rapide du Secrétariat pour se rendre sur les forages en panne et les réparer le plus vite possible.»

Mais il n’y a pas toujours d’eau souterraine. Le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) a fait trois forages en début d’année pour la communauté de Fufulso-Junction et tous étaient secs. On a désormais une unité de filtration pour traiter les eaux de surface, à la grande satisfaction d’A. Sumani, heureuse également de signaler que des gardes surveillent désormais les retenues d’eau dans le district. «Ces mesures sont efficaces, dit-elle et, jusqu’à présent, presque tous les cas ont été confinés cette année.»

Et qu’en est-il du reste de l’Afrique, seul continent où la dracunculose est encore endémique? Les efforts se concentrent sur les six derniers pays d’endémie. Le Niger et le Nigéria ont notifié leurs derniers cas en 2008. L’Éthiopie, le Ghana et le Mali semblent sur le point d’interrompre la transmission et le Soudan sera probablement le dernier pays à y parvenir.

Un enfant, le pied bandé est assis sur un banc.
Mohammed Tahiru, âgé de quatre ans, est soigné pour la dracunculose

«Certains confondent interruption de la transmission et éradication, explique A.S. Korkor. On ne peut déclarer l’éradication qu’après trois années de notification zéro, après avoir interrompu la transmission, et quand d’autres conditions ont été remplies.»

En 2004, les gouvernements se sont engagés à interrompre la transmission de la dracunculose d’ici la fin 2009. Ce but ne sera peut-être pas atteint, mais il s’en faut de peu. Jusqu’à présent, la variole a été la seule maladie que l’être humain sont parvenu à éradiquer, en 1979. L’éradication de la poliomyélite semble à portée de main dans les derniers pays d’endémie: l’Afghanistan, l’Inde, le Nigéria et le Pakistan.

«Nous sommes sur le point de gagner le combat contre la dracunculose, déclare Gautam Biswas administrateur à l’OMS du Programme renforcé d’éradication de la dracunculose. En principe, on peut interrompre la transmission en un seul cycle.» Selon lui, il donc «tout à fait faisable» d’interrompre la transmission de la dracunculose au Soudan d’ici la fin de l’année.

Dans le passé, le Soudan a dû faire face à des problèmes provoqués par la guerre et le programme d’éradication de la dracunculose n’a été pleinement opérationnel dans le sud du pays qu’à partir de 2006. Cela dit, G. Biswas reste prudent avant de déclarer la victoire au Ghana ou dans tout autre pays, relevant que le laxisme pour la surveillance, comme pour le confinement des cas, et la mobilité des populations peuvent encore déjouer les efforts.

«Nous faisons tout ce que nous pouvons pour cet ultime effort, déclare A.S. Korkor. Nous pensons que pouvons interrompre la transmission de cette maladie l’année prochaine. ■

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