Les couples masaï recherchent des solutions à la stérilité
La stérilité est un problème de santé publique qui touche toutes les sociétés, en particulier les sociétés traditionnelles comme celle des Masaï en Afrique de l’Est. Weiyuan Cui s’entretient avec le Dr Yadira Roggeveen, médecin à l’hôpital d’Endulen, dans la réserve de Ngorongoro, en République-Unie de Tanzanie.
Le Dr Yadira Roggeveen a obtenu sa maîtrise de sciences et son doctorat de médecine à l’Université libre d’Amsterdam aux Pays-Bas. Elle a travaillé pour le Département de la santé publique à Amsterdam. Depuis 2008, elle travaille à l’hôpital d’Endulen, établissement de 72 lits situé dans une zone reculée de la réserve de Ngorongoro, en République-Unie de Tanzanie. En tant que médecin, elle se consacre à la santé maternelle et à la pédiatrie. Elle a mis en route et dirige le Projet Pour une maternité sans risque de l’hôpital afin d’évaluer les services de santé génésique et de développer la communication entre l’hôpital et la communauté.
Q: Quelle est la fréquence de la stérilité dans la communauté Masaï?
R: Quand j’ai commencé à travailler à l’hôpital d’Endulen (en 2008), pas un seul patient ne me signalait de problème de stérilité. Depuis, le nombre de cas augmente lentement, parce que les gens sont plus en confiance et plus disposés à parler du problème. En mai 2010, 25% des femmes que je voyais en ambulatoire disaient ne pas pouvoir avoir d’enfant. Du point de vue épidémiologique, tous ces cas peuvent se définir comme des cas de stérilité car toutes ces femmes avaient eu des rapports sexuels non protégés pendant plus de deux ans. Mais aucune étude n’a été faite sur la prévalence de la stérilité dans cette région.
Q: Pourquoi la stérilité est-elle si fréquente dans cette communauté?
R: Bon nombre des femmes que j’ai conseillées pour un problème de stérilité avaient des antécédents d’infection sexuellement transmissible (IST). Les facteurs connus pour augmenter le risque d’IST sont un âge précoce au moment du premier rapport et des partenaires sexuels multiples, conjugués à une structure de mariage polygame. Le préservatif – pour se protéger contre les IST – est peu utilisé, car beaucoup de Masaï considèrent que c’est gaspiller du sperme inutilement. Mais les IST ne sont pas la seule cause de stérilité. La tuberculose et les accouchements pratiqués dans de mauvaises conditions peuvent aussi rendre stérile.
Q: La stérilité est-elle un problème nouveau pour les Masaï?
R: Non. La société masaï traditionnelle a imaginé des solutions créatives à la stérilité. Si une femme ne tombait pas enceinte, son mari lui permettait souvent d’avoir des relations sexuelles avec d’autres hommes. Parfois, elle entreprenait un voyage spécial dans ce but. Si elle avait des enfants, ceux-ci étaient considérés comme les enfants de son mari. Mais les gens prennent de plus en plus conscience que cette solution traditionnelle peut entraîner des problèmes de santé, comme le VIH. Les couples cherchent donc des solutions plus sûres à la stérilité.
Q: Quelle est l’attitude envers les femmes stériles?
R: Les femmes n’ont guère leur mot à dire à propos de l’argent et des biens. Il est très important pour une femme d’avoir un mari ou un parent de sexe masculin pour veiller sur elle. Avoir des enfants, pour elle, c’est être bénie d’Engai[Dieu], cela renforce la relation avec le père de ses enfants et peut lui assurer l’héritage du bétail par l’intermédiaire de ses fils. Traditionnellement, ce sont les hommes qui décident dans la société masaï. Ils sont propriétaires du bétail, qui est la principale source de nourriture et de revenu. Les femmes qui n’ont pas de mari ou qui ne sont pas bien prises en charge, ce qui est souvent le cas des femmes stériles, peuvent se sentir obligées de demander son aide à un autre homme en échange de relations sexuelles, ce qui les expose de nouveaux risques.
Q: Existe-t-il des traitements de la stérilité plus sûrs pour cette communauté?
R: Un comportement sexuel à risque est depuis longtemps un recours contre la stérilité dans cette communauté. Il sera difficile de changer les habitudes, il faudra du temps, informer sur la prévention, les possibilités de diagnostic et le traitement pour que les gens aient un autre choix que les solutions traditionnelles. Sinon, les couples stériles s’exposent aux IST, y compris à l’infection à VIH. L’hôpital d’Endulen a des services d’échographie, d’analyse de sperme et de conseil. Pour un traitement plus élaboré de la stérilité, il faut aller à Arusha, à environ un jour d’ici.
Q: Quels sont les types de programmes existants?
R: L’hôpital d’Endulen anime des programmes d’éducation sanitaire, notamment en matière de santé génésique, dans les écoles secondaires. Il est difficile d’entrer en contact avec les adolescents non scolarisés car ils sont le plus souvent avec les troupeaux pendant la journée. L’hôpital assure d’importants services de proximité en voiture ou en avion pour les mères et les enfants. De plus, le personnel installe des camps spéciaux dans les coins reculés de notre zone de desserte. Il se déplace ensuite dans la zone pour offrir des services de conseil, de dépistage volontaire et de soins pour le VIH et faire un travail pédagogique sur la prévention des IST. Actuellement ces programmes ne sensibilisent pas les gens au lien avec la prévention de la stérilité.
Q: Vous parlez des femmes masaï et de la stérilité, qu’en est-il des hommes?
R: Il est difficile de parler de l’aspect masculin de la stérilité. Il faut passer beaucoup de temps en consultation avec les hommes pour les persuader de faire des analyses de sperme ou d’accepter le traitement d’une IST. Certains ne réalisent pas qu’ils ont un problème de fécondité parce leur femme peut avoir conçu un enfant avec un autre partenaire sexuel à leur insu. Lors de mes consultations pour stérilité, les hommes se montrent généralement compréhensifs et bienveillants quand leur femme n’arrive pas à avoir d’enfant. Mais j’ai aussi entendu parler de femmes stériles que leur mari avait quittées ou qui recevaient moins d’attention que les autres femmes ayant eu des enfants du même homme.
Q: Que faut-il faire pour améliorer les services offerts aux couples stériles dans les communautés rurales et isolées?
R: Les Masaï, aussi bien les hommes que les femmes, semblent soulagés quand les questions de la stérilité, de la maternité sans risque, du VIH/sida et de la contraception sont abordées lors de la même consultation. Ils sont plus enclins à évoquer l’espacement des naissances et à demander des moyens de contraception quand les questions de santé génésique sont présentées de façon plus globale. Les médecins devraient informer et éclairer les hommes et les femmes sur ces questions, y compris la stérilité, lors de chaque consultation touchant à la santé génésique. D’autres travaux de recherche sur les causes de la stérilité pourraient aider à trouver des solutions adaptées aux communautés isolées. Mais les institutions et les pouvoirs publics doivent soutenir les hôpitaux en mettant du personnel qualifié, des matériels éducatifs, des outils diagnostiques (hystérosalpingographie ou technologies similaires) et des traitements à disposition dans les zones reculées. Si ce n’est pas le cas, il doit y avoir des filières d’orientation-recours.
Q: Quelle idée les Masaï se font-ils de la planification familiale?
R: Dans la communauté que je soigne, planifier une famille et protéger la santé maternelle signifient permettre à un couple d’avoir sans risque le nombre d’enfants qu’il veut. Il paraît qu’autrefois les Masaï trouvaient la planification familiale choquante, surtout quand il était question de réduire la taille de la famille et de réguler les naissances. La question de la surpopulation n’est pas seulement évoquée entre scientifiques, elle l’est aussi dans la communauté masaï. Ils se demandent si leurs enfants, leur peuple, ne sont pas considérés comme indésirables. Avoir des enfants est à leurs yeux une des choses les plus importantes de la vie, car les enfants sont considérés comme une bénédiction d’Engai. Je crois nous avons l’obligation, en tant qu’agents de santé, donateurs et responsables du choix des politiques, d’être à l’écoute de la communauté pour laquelle nous travaillons et d’adapter les stratégies de santé sexuelle et génésique au contexte local. Nous ne devons pas donner le sentiment aux couples stériles des communautés isolées qu’on ne les aidera pas ou qu’ils sont la cible d’un plan caché visant à ralentir la croissance démographique.
Q: Le traitement de la stérilité coûte cher, même pour les habitants des pays développés. Quels traitements offrez-vous à vos patients?
R: Même si tous les cas de stérilité ne peuvent pas être évités, l’information est cruciale pour la stérilité existante. Aussi, l’accès des couples au diagnostic et à de bons services de conseil peut permettre de remédier à la stérilité et déboucher sur une grossesse sans risque. Des grossesses ont été menées à terme après le renvoi d’hommes et de femmes à Arusha pour bénéficier de services de diagnostic et de traitement plus complexes. Quand on conseille les gens, il faut être honnête et expliquer que l’aiguillage vers un service spécialisé n’est pas une garantie de succès. Enfin, les services de conseil aident les gens à faire face à la stérilité, mais chaque communauté a son propre point de vue sur la question. Même mes réponses ne reflètent que l’opinion des Masaï d’ici et ne donnent qu’un exemple de groupe autochtone confronté à la difficulté d’intégrer des stratégies de prévention et des solutions à la stérilité dans sa riche tradition.