Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

L’abondance: le revers de la médaille

Des revenus élevés et la prédilection pour la restauration rapide et les boissons sucrées ont fait basculer les ressortissants des Émirats arabes unis dans les rangs des obèses. Michael Reid explique comment les pouvoirs publics abordent un problème qui a provoqué une augmentation spectaculaire du nombre de cas de diabète.

Un groupe multiculturel s’est réuni à 7 heures du matin pour le départ du semi-marathon qui a récemment eu lieu à Abou Dhabi. Des coureurs originaires d’Afrique du Sud, d’Australie, du Canada, de France, d’Inde et du Royaume-Uni, pour ne citer que quelques uns des pays représentés, se sont alignés sur la ligne de départ. Or, sur les 306 coureurs qui sont revenus au club de golf et de sport équestre, aucun n’était originaire des Émirats.

Chris Collier, affilié au Striders Club d’Abou Dhabi qui organise cette manifestation annuelle, attribue l’absence de participants locaux au fait que la culture de l’exercice physique n’existe pas dans les Émirats arabes unis. «Nous ne sommes pas du tout un club réservé aux expatriés», a expliqué M. Collier qui est britannique. «Toutes les nationalités sont les bienvenues et nous avons, par le passé, donné l’occasion aux jeunes Émiriens de prendre part à nos courses hebdomadaires: le résultat n’a toutefois pas été concluant.» «La culture de la course à pied n’existe pas dans les Émirats», ajoute-t-il. «Pourquoi s’évertuer à transpirer vu la chaleur ambiante?»

Joueurs de cricket
OMS/Michael Reid
Des travailleurs étrangers jouent au cricket en dépit de la chaleur.

Le faible niveau d’exercice physique, associé à l’attirance pour les aliments vite préparés chargés en hydrates de carbone, sel, graisses et sucre raffiné, est une source d’inquiétude croissante pour la santé de la nation.

En 2000, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a déclaré que plus de 50% des hommes et des femmes vivant dans les Émirats arabes unis étaient en surpoids ou obèses. Ce pourcentage est aussi en augmentation dans d’autres pays de la Région [1]. En 2008, le Département Nutrition et santé de l’Université des Émirats arabes unis a annoncé que près du quart des enfants de 8 à 12 ans étaient en surpoids.

S’il y a obésité, le diabète suit. En 2000, l’OMS a établi que 13,5% de la population des Émirats étaient diabétiques, ce qui représente le deuxième taux de prévalence dans le monde pour cette maladie; ce taux devrait monter jusqu’à 19,3% d’ici 2030. Il va sans dire que les Émirats ne sont pas les seuls à être confrontés à ce type de problème. L’OMS déclare que l’obésité a atteint des chiffres alarmants au plan mondial. En 2005, elle estimait que 1,6 milliard d’adultes étaient en surpoids, dont 400 millions au moins étaient obèses.

Ce qui frappe, c’est la vitesse à laquelle ces problèmes ont pris racine dans les Émirats où, il y a moins de 50 ans, la population – composée d’agriculteurs du désert, les Bédouins nomades, et de riverains côtiers spécialisés dans le travail des perles et le commerce des produits de la mer – avait encore une alimentation à base de poisson, de riz, de pain, de dattes, de yoghourts, de légumes cultivés sur place et de viande de mouton, de chèvre et de chameau.

La production pétrolière, qui a débuté dans les années 1960, a provoqué une croissance massive de la population et de l’urbanisation avec le changement de mode de vie qui en découle. Or, l’obésité et les maladies connexes qui frappent les Émirats ne touchent pas exclusivement les ressortissants du pays, lesquels représentent moins de 20% de la population. Le développement du pays est largement tributaire d’une main-d’œuvre expatriée, principalement originaire du Bangladesh, de l’Inde, de la République islamique d’Iran, du Pakistan, des Philippines et du Sri Lanka.

Le Dr Ayoub Al Jawaldeh, Conseiller régional pour la nutrition au Bureau régional OMS de la Méditerranée orientale, dit que la population est victime de sa prospérité. «Ce sont les revenus élevés qui faussent la donne», dit-il. «Les Émiriens disposent d’un chauffeur, d’une employée de maison pour assurer les travaux ménagers, et aiment beaucoup aller au restaurant. De plus, ils regardent la télévision au moins trois heures par jour, davantage en été.

Avant, on cuisinait à la maison. Maintenant, un grand nombre de restaurants proposent de livrer des repas à domicile.» Le Dr Al Jawaldeh dit que les portions sont devenues trop copieuses. «Le manque d’exercice physique, associé à une consommation excessive de produits trop riches, s’est traduit par une augmentation de l’obésité. Tout commence dans la petite enfance. Les cantines scolaires, qui vendent des produits tout prêts et des boissons sucrées, n’exercent aucun contrôle sur l’alimentation. Bien sûr, cette situation ne vaut pas uniquement pour les Émirats arabes unis mais, en Europe et aux États-Unis d’Amérique, la population est consciente du fait qu’elle doit modifier son alimentation et son mode de vie. Il n’en va pas de même dans cette partie du monde.»

Deux femmes marchent dans la rue
OMS/Michael Reid
Aux Émirats arabes unis, la population est peu sensibilisée aux dangers que le surpoids représente.

Tout en constatant l’absence de sensibilisation du public aux questions de santé, il note que les dirigeants semblent désireux de s’atteler au problème de toute urgence. En décembre de l’année dernière, l’équipe du Dr Al Jawaldeh, a publié un projet de stratégie régionale de nutrition pour 2010-2019, invitant instamment tous les pays de la Région à élaborer des programmes adaptés à leur situation et à leurs ressources.

En réaction, le ministre de la Santé des Émirats arabes unis et d’autres instances gouvernementales ont constitué un Comité national de la nutrition prié d’établir une stratégie nationale visant à réduire l’obésité, le diabète et autres maladies liées au régime alimentaire.

Le projet de stratégie des Émirats – qui est mis au point avec le concours de l’OMS – portera son attention sur l’éducation sanitaire et nutritionnelle, l’amélioration des modes de consommation alimentaire en privilégiant les fruits et les légumes, l’enrichissement de l’alimentation par des micronutriments, l’étiquetage et la commercialisation des denrées alimentaires, ainsi que les programmes d’alimentation scolaire. M. Al Jawaldeh estime que ce n’est pas le manque de moyens qui décourage les gens de faire de l’exercice. «On n’a pas besoin d’un cadre luxueux pour pratiquer de l’exercice», dit-il, en rappelant qu’à l’époque où il allait à l’école en Jordanie, les élèves étaient soumis tous les matins à une série d’exercices avant d’entrer en classe.

La pondération entre «bouger davantage» et «manger moins» a été étudiée par des chercheurs australiens qui ont annoncé, l’année dernière, que l’essor de l’obésité dans le monde développé était principalement dû à une consommation excessive plutôt qu’à une vie sédentaire. Une étude sur l’épidémie d’obésité aux États-Unis d’Amérique, réalisée par le centre collaborateur de l’OMS pour la prévention de l’obésité à l’Université Deakin de Victoria (Australie), a laissé entendre qu’il n’y avait pas eu de baisse significative du niveau d’exercice au cours des 30 dernières années. Elle a incriminé l’excès de calories absorbées – une conclusion à laquelle les chercheurs pensent aboutir en réitérant leurs travaux dans d’autres pays.

Le Dr Al Jawaldeh dit que les habitants des pays en développement et en transition, en particulier les jeunes gens, sont réceptifs à la commercialisation des produits. «La psychologie entre en jeu lorsque, par exemple, on associe certains produits comme les hamburgers à des boissons sucrées. Nous avons besoin d’une convention mondiale pour réglementer la publicité relative aux produits alimentaires montrés à la télévision aux jours et heures de grande écoute pour les enfants.»

«Le problème est vraiment grave», ajoute-t-il. «Toutes les maladies non transmissibles sont liées à une mauvaise nutrition. Nous devons beaucoup investir dans la santé et la nutrition, protéger la nouvelle génération et modifier les habitudes culturelles par l’intermédiaire des jeunes gens. Une stratégie nutritionnelle nationale doit être administrée au sein du ministère de la Santé par un département chargé de la nutrition qui a une influence réelle.»

La place qu’il accorde à l’éducation de la jeunesse est reprise à son compte par le Dr Kazem Behbehani, Directeur général de l’Institut Dasman du Koweït pour la Recherche, la formation et la prévention du diabète et autres affections chroniques. «Les enfants ont un rôle fondamental à jouer car ils peuvent modifier les habitudes de leurs parents», déclare M. Behbehani. «Nous avions l’habitude de diagnostiquer des diabètes de type 2 principalement chez les personnes de 40 ans et plus», ajoute-t-il. «Maintenant, on voit des jeunes de 10 ans développer la maladie. Nous n’avons pas communiqué sur la façon de préserver sa santé. Les parents continuent d’associer la minceur à la maladie et l’embonpoint à la bonne santé.» Il y a d’autres signes indiquant que la lutte contre l’obésité monte en puissance dans la Région.

À l’Université des Femmes de Dubaï, par exemple, la mise en forme physique est une discipline inscrite au programme. Les étudiantes ont deux heures d’activité physique par semaine, une heure de théorie plus des exercices à pratiquer chez elles. Howard Reed, le Directeur de l’Université, ne ménage pas ses efforts pour améliorer les critères de santé et de condition physique depuis qu’il a quitté les États-Unis il y a environ deux décennies et s’est installé aux Émirats arabes unis. «Dans ce pays, l’obésité des adolescents est impossible à maîtriser», dit-il. «Nous ne marchons pas, ne faisons pas de bicyclette, et nous vivons dans un monde qui regorge d’aliments malsains disponibles et abordables. De plus, aux Émirats, les possibilités de faire de l’exercice physique ne sont pas nombreuses – tous les déplacements s’effectuent en voiture. Par ailleurs, les enfants n’ont pas tellement de modèles différenciés autour d’eux; la plupart des gens que connaissent nos étudiants ont tous les mêmes mauvaises habitudes.» ■


[1] L’OMS définit le surpoids comme un indice de masse corporelle (IMC) égal ou supérieur à 25 kg/m2 et l’obésité comme un IMC égal ou supérieur à 30 kg/m2.

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