Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

La violence envers les femmes: une urgence de santé publique

Claudia Garcia-Moreno a & Charlotte Watts b

a. Département Santé et recherché génésiques, Organisation mondiale de la Santé, 20 avenue Appia, 1211 Genève 27, Suisse.
b. London School of Hygiene and Tropical Medicine, Londres, Angleterre.

Correspondance à adresser à Claudia Garcia-Moreno: garciamorenoc@who.int

Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé 2011;89:2-2. doi: 10.2471/BLT.10.085217

La violence envers les femmes a été décrite comme sans doute la violation la plus honteuse des droits de l’homme et la plus répandue.1 Il est essentiel de traiter cette question pour la réalisation de l’objectif 3 du Millénaire pour le développement (OMD) concernant l’autonomisation des femmes et l’égalité entre les sexes, ainsi que les OMD 4, 5 et 6.2 C’est également une question vitale pour la paix et la sécurité. Bien que cela soit reconnu, les investissements dans la prévention et dans les services aux victimes restent largement insuffisants.

Les recherches portant sur la violence envers les femmes – notamment celle d’un partenaire masculin – sont de plus en plus nombreuses. Depuis 2005, date à laquelle les premiers résultats de l’étude multipays sur la santé des femmes et la violence domestique entreprise par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) 3 ont été publiés, le nombre d’études sur la prévalence de la violence exercée par un partenaire intime a quadruplé, passant de 80 à plus de 300 en 2008.

Nous disposons désormais de données de prévalence fondées sur la population concernant la violence exercée par un partenaire intime provenant de plus de 90 pays, bien que dans certaines régions – comme le Moyen-Orient et l’Afrique de l’Ouest – les données sont encore relativement limitées.4,5 De même, on dispose également d’un volume de connaissances croissant concernant l’éventail des conséquences négatives sur la santé et le développement de cette violence.

Les femmes sont victimes de mort violente, soit directement – homicide – soit indirectement, en raison du suicide, de causes maternelles et du sida. La violence est également une cause importante de morbidité à travers de multiples problèmes de santé mentale, physique, sexuelle et génésique, et elle est également liée à des facteurs de risque connus de mauvaise santé, tels que l’alcoolisme et la toxicomanie, le tabagisme ou les rapports sexuels à risque. La violence au cours de la grossesse a également été associée à un risque accru de fausse couche, d’accouchement prématuré et de faible poids à la naissance.6,7

Lorsqu’on évalue les effets cumulés sur la mortalité et la morbidité, la charge pour la santé est souvent plus lourde que pour d’autres priorités de santé publique plus généralement reconnues. À Mexico, par exemple, on a estimé que le viol et la violence exercés par un partenaire intime seraient la troisième cause de morbidité et de mortalité chez la femme, représentant 5,6% du total des années de vie perdues ajustées sur l’incapacité.8 Dans l’état de Victoria, en Australie, la violence exercée par un partenaire représentait 7,9% de la charge générale de morbidité chez les femmes en âge de procréer et était un risque plus important pour la santé que des facteurs tels que l’hypertension, le tabagisme ou la prise de poids.9

Outre des coûts humains, la recherche montre également que la violence entraîne des coûts économiques énormes, y compris les coûts directs pour les services sanitaires, juridiques, de police et autres. En 2002, Santé Canada estimait que les coûts médicaux directs imputables à toutes les formes de violence contre les femmes s’élevaient à 1,1 milliard de dollars canadiens.10 Dans les milieux défavorisés, les femmes sont relativement peu nombreuses à consulter les services officiels mais, en raison de la forte prévalence de la violence, les coûts généraux sont importants. En Ouganda, par exemple, le coût de la violence domestique a été estimé en 2007 à 2,5 millions de dollars des États-Unis.11

Les coûts sociaux plus larges sont considérables mais difficiles à quantifier. La violence envers les femmes est susceptible de limiter les efforts de lutte contre la pauvreté en réduisant la participation des femmes à l’emploi productif. La violence sape également les efforts faits pour améliorer l’accès des femmes à l’éducation, la violence et la peur de la violence contribuant à une plus faible scolarisation des filles. Il a également été démontré que la violence domestique avait des répercussions sur le bien-être et sur l’éducation des enfants.

Cette meilleure compréhension de l’impact de la violence doit se traduire par des investissements dans la prévention primaire, secondaire et tertiaire, y compris des services qui répondent aux besoins des femmes vivant avec la violence ou ayant connu la violence et des interventions pour prévenir celle-ci.

L’OMS a publié récemment un ouvrage intitulé: Prévenir la violence exercée par des partenaires intimes et la violence sexuelle contre les femmes:intervenir et produire des données13, qui résume les données existantes concernant les stratégies de prévention primaire, recensant celles qui ont fait la preuve de leur efficacité et celles qui semblent prometteuses ou théoriquement applicables.

L’étude met en lumière l’urgence de pouvoir disposer de davantage de données sur les interventions efficaces en matière de prévention et l’intégration d’une bonne évaluation dans les nouvelles initiatives, aussi bien pour en suivre et en améliorer l’impact que pour élargir la base mondiale de connaissances dans ce domaine. Elle reconnaît que les expériences vécues par le nourrisson et le petit enfant ont une influence sur la probabilité pour l’individu de devenir à son tour auteur ou victime d’actes de violence sexuelle ou de violence en tant que partenaire intime, ainsi que la nécessité d’interventions dès la plus tendre enfance, notamment pour les enfants élevés dans des familles où sont commis des actes de maltraitance.

Elle reconnaît également l’importance de stratégies visant à autonomiser les femmes, financièrement et au niveau personnel, et d’une remise en cause des normes sociales qui perpétuent cette violence. Des lois et des politiques de nature à promouvoir et à protéger les droits fondamentaux des femmes sont également nécessaires, sinon suffisantes pour lutter contre la violence envers les femmes. En outre, il doit exister des services de santé et autres qui puissent répondre aux besoins des femmes maltraitées. Une action concertée s’impose dans tous ces domaines, mais les recherches sur les approches les plus efficaces restent limitées.

Pour aider à combler cette lacune, le Bulletin de l'OMS souhaite solliciter des articles décrivant des recherches menées sur la violence envers les femmes. Nous sommes particulièrement intéressés par les recherches axées sur les sujets suivants: les interventions, et notamment les moyens de traiter la violence envers les femmes à un niveau politique différent et la façon de résoudre certains des problèmes auxquels sont confrontés les responsables politiques; les approches novatrices de la prévention ou de la fourniture de services, y compris les programmes à base communautaire, aussi bien dans les situations de conflits ou de crises que dans les situations plus stables; les formes plus négligées de la violence contre les femmes, et les données concernant les coûts et la rentabilité des interventions.

Les recherches descriptives contribuant à mieux faire comprendre la prévalence mondiale et le coût de la violence, ou fournissant des données sur les causes profondes de cette violence seront également prises en considération. Les communications peuvent être adressées tout au long de l’année 2011 à: http://submit.bwho.org ■


Références

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