Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

Chirurgie et santé publique: idées fausses et réalité

Jin Yung Bae a, Reinou S Groen b & Adam L Kushner c

a. Université de New York, New York, États-Unis d'Amérique.
b. Surgeons OverSeas (SOS), 225 E 6th Street (Apt. 7F), New York, NY, 10003, USA.
c. Columbia University, New York, États-Unis d’Amérique.

Correspondance avec Reinou S Groen courriel: rsgroen@hotmail.com

Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé 2011;89:394-394. doi: 10.2471/BLT.11.088229

Les regards du monde entier se sont tournés récemment sur l’escalade de la violence en Afrique du Nord et de l’Ouest. Les reportages quotidiens montrant des morts et des blessés dans ces régions ne laissent pas d’inquiéter. Mais il manque un élément à ce tableau: le fait que nombre de ces pays ne disposent pas de moyens chirurgicaux suffisants pour traiter les blessés, cette incapacité à dispenser les soins chirurgicaux contribuant à alourdir sensiblement le bilan. Selon une enquête récente de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), plus de 90% des décès par blessures surviennent dans les pays à revenu faible ou intermédiaire.1

Cela n’a rien d’étonnant quand on sait que le tiers le plus pauvre de la population mondiale n’a droit qu’à 3,5% des opérations chirurgicales pratiquées dans le monde.2 De nombreux hôpitaux dans ces pays n’ont pas d’approvisionnement fiable en eau non contaminée, en oxygène, en électricité, en médicaments anesthésiques. Dans ces conditions, même les interventions chirurgicales les plus simples deviennent extrêmement difficiles.3

Malgré un tel déséquilibre planétaire, la chirurgie reste «le parent pauvre de la santé mondiale».4 Aucune organisation mondiale de financement ne s’occupe spécifiquement de la dispensation des soins chirurgicaux et aucun des grands donateurs n’a la volonté de soutenir la chirurgie et de reconnaître qu’elle est un élément indispensable de la santé publique mondiale. Cela est dû en grande partie à des idées fausses qui n’ont rien à voir avec la réalité.

Primo, nombreux sont ceux qui pensent que les soins chirurgicaux ne peuvent traiter qu’une part très limitée de la charge de morbidité mondiale et qu’ils relèvent d’une priorité secondaire. En réalité, les blessures tuent plus de cinq millions de personnes chaque année dans le monde, soit près d’un décès sur dix.5 Nombre des victimes sont les principaux soutiens de famille dans leur foyer. Selon une étude récente, les décès par blessures se produisent pour un tiers dans la tranche d’âge des 15–44 ans, les plus productifs sur le plan économique.6

En outre, le rôle des soins chirurgicaux dépasse le traitement des blessures. La chirurgie est l’un des éléments essentiels des soins de santé primaires, avec la prise en charge des luxations traumatiques, le traitement des fractures ouvertes pour éviter l’ostéomyélite et le drainage des abcès. C’est aussi une intervention essentielle pour réduire la mortalité de la mère et de l’enfant. Dans un rapport récent, l’OMS estime à environ 260 000 le nombre des décès dus à des anomalies congénitales dans le monde 7 et on compte 342 900 décès maternels.8 On aurait pu éviter une grande partie de ces morts en mettant en œuvre des soins chirurgicaux simples, peu coûteux et efficaces.

Secundo, on pense couramment que les soins chirurgicaux sont trop chers pour être mis en œuvre dans le cadre des interventions de santé publique. Pourtant, la chirurgie peut avoir un rapport coût-efficacité remarquable, même en comparaison de certaines interventions non chirurgicales appliquées couramment dans le cadre des mesures de santé publique. Le coût par DALY (année de vie ajustée sur l'incapacité) des soins obstétriques d’urgence dans un hôpital rural du Bangladesh était de 10,93 dollars.9

Le chiffre correspondant pour les services chirurgicaux dispensés dans un hôpital en Sierra Leone était de 32,78 dollars par DALY évitée.10 Ces chiffres soutiennent avantageusement la comparaison avec d’autres interventions primaires, comme la distribution de vitamine A (9 dollars/DALY évitée) ou la vaccination antirougeoleuse (30 dollars/DALY évitée).

Enfin, sur la question du déséquilibre chirurgical, la communauté mondiale de la santé a largement limité ses efforts à l’aide à court terme au moyen de missions médicales. Si ces missions ont et continue de jouer un rôle important dans les secours immédiats en situation de crise, elles ne peuvent se substituer à un investissement à long terme dans les infrastructures locales et la formation du personnel, ce qui permettrait aux pays à revenu faible ou intermédiaire un développement durable de leur propres capacités chirurgicales.

En bref, on peut et on doit reconnaître que la chirurgie est une intervention importante de la santé mondiale. Pour parvenir à ce but, il est essentiel d’améliorer les moyens chirurgicaux locaux dans les pays à revenu faible et moyen. Il est tout à fait possible d’atteindre ce but, même si ce ne sera pas facile, en particulier si nous unissons nos forces aux prestataires et aux responsables politiques qui déterminent les orientations de la santé publique.

Au cours de la dernière décennie on a d’ailleurs assisté à une évolution spectaculaire et à un renforcement de l’autorité de ce secteur. Ainsi que Paul Farmer, cofondateur de l’organisation internationale Partners in Health, l’a fait remarquer récemment: « la santé mondiale n’est pas obligatoirement une course pour s’accaparer les rares ressources… nous pouvons établir un mouvement cohérent incluant la chirurgie ».3 L’OMS doit montrer la voie pour faire progresser le statut accordé par la santé mondiale aux soins chirurgicaux et elle devrait établir des plans d’action pour satisfaire les besoins chirurgicaux qui ne sont pas encore couverts.


Références

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