Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

Le Brésil s’attaque à l’alcool au volant pour réduire le nombre des morts

Malgré un engagement de longue date en faveur de l’amélioration de la sécurité routière, les nombreuses initiatives brésiliennes ont pâti d’une application peu rigoureuse. La fermeté des nouvelles lois, appuyée par une surveillance policière plus ferme encore, promet un nouveau départ. Un reportage de Claudia Jurberg.

Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé 2011;89:474–475. doi:10.2471/BLT.11.020711

Jonas Licurgo Ferreira était ivre le soir où il a eu son accident de voiture. Cet habitant de Rio de Janeiro de 41 ans avait beaucoup bu avec un ami soldat qui s’amusait avec son arme dans la voiture au moment de l’accident. Il a heurté un poteau. Le coup est parti, logeant une balle dans la colonne vertébrale de Ferreira. «À cause d’un coup de révolver, je suis maintenant paraplégique», dit-il. Mais il sait que le vrai responsable est en réalité l’alcool: «si nous n’avions pas tant bu, mon ami n’aurait pas joué avec son arme, et je n’aurais pas heurté le poteau».

Ferreira n’est que l’un des 600 000 blessés par an sur les routes brésiliennes, encore en vie pour en parler. D’autres, au nombre de 40 000, n’ont pas cette chance. Le Brésil, cinquième pays le plus peuplé au monde, se situe également au cinquième rang en termes de mortalité annuelle due aux accidents de la route, avec 18 décès pour 100 000 habitants, selon l’OMS. Jusqu’à récemment, ces chiffres s’aggravaient régulièrement.

Jonas Licurgo Ferreira en mission de nuit avec une équipe d’agents de l’opération Loi sèche.
Bruno Macchiute
Jonas Licurgo Ferreira en mission de nuit avec une équipe d’agents de l’opération Loi sèche.

En février 2011, un système de surveillance des accidents de la route a été mis en place par le ministère brésilien de la justice en collaboration avec l’Institut Sangari, organisation à but non lucratif. Ce système a permis de constater qu’entre 1998 et 2008 le nombre annuel des décès sur les routes brésiliennes avait augmenté de 20% (de 31 000 à 39 000).

Mais cette hausse abrupte dissimulait des tendances encore plus alarmantes: la multiplication par quatre du nombre des décès de cyclistes et par plus de 7 du nombre des décès de motocyclistes, près de 9000 en 2008. Les principales victimes étaient les adolescents.

Outre le tribut en termes de malheur, d’incapacités et de décès, les accidents de la route coûtent au Brésil environ 32 milliards de dollars par an, selon l’Institut de recherche économique appliquée. Otaliba Libânio, Directeur du département du ministère de la santé chargé d’analyser la situation sanitaire, dit que le lourd tribut en traumatismes et en décès liés aux accidents de la circulation routière est depuis longtemps un source de préoccupation et que plusieurs initiatives ont été mises en place depuis 2001 au niveau fédéral, municipal et à celui des États pour faire évoluer la situation.

Les progrès au Brésil se sont heurtés à deux problèmes fondamentaux: primo, l’application inadéquate des lois en vigueur et, secundo, les attitudes enracinées concernant la consommation d’alcool et, en particulier, l’alcool au volant, bien que cela soit peut-être en train de changer. Les Brésiliens aiment faire la fête et les boissons alcoolisées, élément important de cette culture festive, sont bon marché et largement disponibles, même dans les stations service (sur les routes urbaines, municipales et celles des États, mais pas sur les autoroutes fédérales). Ces dernières années, c’est pendant le célèbre carnaval brésilien que le nombre des morts et des blessés sur la route a atteint des records.

Pour lutter à la fois contre une mise en œuvre déficiente et contre l’alcool au volant, le Gouvernement a fait adopter une nouvelle législation en 2008. La Lei Seca la Loi sèche considère comme une infraction pénale la conduite avec une alcoolémie égale ou supérieure à 0,6 gramme par litre. En cas d’infraction, le prévenu est passible de six mois à trois ans d’emprisonnement, mais des amendes et des retraits de permis de conduire sont également prévus. La loi telle qu’elle est actuellement appliquée est encore plus stricte, fixant la limite à 0,2 gramme, soit un taux sensiblement inférieur aux meilleures pratiques internationales, qui exigent un taux d’alcool dans le sang inférieur à 0,5 g par litre. «Le Brésil compte parmi la poignée de pays qui sont allés au-delà du taux maximum recommandé et ont fixé une limite plus stricte encore pour l’ensemble de la population, déclare Alison Harvey, spécialiste de la sécurité routière à l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). C’est le signe que le problème de l’alcool au volant est jugé important et qu’il est pris au sérieux.»

La mesure de ce sérieux a été donnée par le décret présidentiel de 2008 pour une alcoolémie zéro au volant, une idée ensuite abandonnée parce que difficile à mettre en œuvre. «La tolérance zéro envoie un message utile mais, dans la pratique, un taux sanguin d’alcool de 0,0 peut être difficile à faire respecter car il est le plus souvent estimé au moyen d’un éthylomètre», explique A. Harvey. Une personne qui n’a pas consommé de boissons alcoolisées peut néanmoins s’avérer positive, l’air qu’elle expire pouvant contenir, pour diverses raisons, de l’alcool ou des composés similaires en petite quantité. Elle peut par exemple avoir utilisé un bain de bouche alcoolisé ou mangé des chocolats à la liqueur. Une marge de tolérance est donc nécessaire pour éviter d’accuser injustement les conducteurs.

L’adoption de lois est une chose, leur mise en œuvre en est une autre. Toutes les juridictions du Brésil ont adopté la loi mais deux d’entre elles seulement l’ont appliquée avec zèle, selon Libânio: celle de l’État de Rio de Janeiro - avec l’opération dite Loi sèche, et celle de Brasilia, la capitale fédérale.

L’opération Loi sèche met en œuvre les grands moyens.
Bruno Macchiute
L’opération Loi sèche met en œuvre les grands moyens.

«Des milliers de vie ont été sauvées depuis le début», déclare le Major Marco Andrade, coordonnateur général de l’opération Loi sèche dans l’État de Rio de Janeiro. Depuis la mise en vigueur de cette législation en 2008, les données du Ministère de la Santé montrent une baisse de 32% du nombre des morts par accidents de la route dans l’État de Rio de Janeiro, contre une diminution de seulement 6,2% sur la même période dans les États n’ayant pas pleinement appliqué cette loi.

L’opération «Loi sèche» met en œuvre les grands moyens. En plus de la mise en place de tentes et des énormes ballons envoyés dans les airs et montrant le logo de l’opération sur les principales routes de l’État de Rio de Janeiro, chaque jour sept équipes, comptant au total 140 agents, arrêtent au hasard les voitures, contrôlent les papiers et font souffler les chauffeurs dans des éthylomètres.

Une amende (d’environ 600 dollars) est infligée à tout chauffeur refusant de coopérer. Son véhicule est immobilisé sur place, à moins qu’un parent ou un ami ne vienne le chercher. Les chauffeurs ayant une alcoolémie de plus de 0,32 gramme par litre sont arrêtés et ne peuvent demander à être libérés sous caution que le lendemain. S’ils ne sont pas en mesure de réunir l’argent pour la caution, ils risquent de rester derrière les barreaux plusieurs semaines avant leur comparution devant un tribunal.

Jonas Licurgo Ferreira est l’un de ces agents. Après l’accident, sa petite amie l’a quitté. «J’ai essayé de me suicider. Je me croyais seul au monde dans un fauteuil roulant, mais le sport m’a sauvé la vie», explique-t-il. Le basketball lui a permis de se remettre mentalement et il veut désormais concourir aux Jeux paralympiques de Rio en 2016.

En 2009, Jonas est devenu un pionnier sur fauteuil roulant de la campagne, travaillant comme agent pour l’Opération «Loi sèche». «Avant, j’ai essayé de me suicider, dit-il. Maintenant, je suis ici pour sauver des vies.»

Selon le Major Andrade, ses équipes ont contrôlé au cours des deux dernières années près de 500 000 véhicules, soit plus de 25 000 par mois. Environ 83 000 chauffeurs ont eu des contraventions et 36 000 d’entre eux ont eu un retrait de permis sur cette période. Plus de 1500 ont été arrêtés. Compte tenu des quelque cinq millions de voitures en circulation dans l’ensemble de l’État, sans oublier les 1,2 million de voitures de la capitale, Brasilia, il y a encore beaucoup à faire. Le Major Andrade est le premier à reconnaître que ses ressources sont limitées. La police de la route de l’État de Rio de Janeiro apporte aussi son aide et travaille aux côtés des agents chargés d’appliquer l’opération Loi sèche les jours fériés.

Heureusement, il ne travaille pas seul et, dans les prochaines années, d’autres initiatives comme l’opération Loi sèche pourraient voir le jour dans les rues d’autres États. Le Brésil s’est joint au projet de sécurité routière dans 10 pays (RS10), devant être mis en place sur cinq ans par un consortium de six partenaires internationaux. Il est coordonné par l’OMS et financé par une subvention de Bloomberg Philanthropies.

Chacun des 10 pays participant au projet a retenu deux facteurs de risque sur lesquels concentrer son action. Le Brésil a choisi la baisse de l’alcool au volant et le contrôle de la vitesse. Les sites de mise en œuvre comportent un État essentiel dans chacune des cinq grandes régions géographiques du pays.

Lorsque le projet RS10 a été lancé au Brésil en juin 2010, il a été nommé d’après l’initiative sur la sécurité routière Projeto Vida no Trânsito (Projet la Vie au Volant) afin d’insister sur la notion d’améliorer la qualité de vie en général, plutôt que de ne s’occuper que de deux facteurs de risque.

Un élément important de l’initiative de la Vie au Volant consiste à améliorer les données sur les accidents de la route qui servent de base à la conception des campagnes de sécurité routière. Un autre élément important a trait à l’éducation car, même avec de grandes opérations pour faire respecter la sécurité routière, des initiatives comme l’opération Loi sèche n’arriveront jamais à elles seules à faire baisser les statistiques des morts et des blessés sur les routes. D’ailleurs les gens, en particulier les jeunes, friands des nouvelles technologies, trouvent des moyens pour contourner la loi, à l’aide de médias sociaux comme Twitter pour indiquer toutes les nuits aux autres les lieux où se situent les contrôles de police. Mais le fait d’aller dans la rue est un message et le Major Andrade insiste sur le fait que ses agents sont dehors tous les jours, quelle que soit la météo. «Les gens doivent savoir qu’il peut y avoir des contrôles de police tous les jours de la semaine», affirme-t-il.

Mais, pour changer vraiment les chiffres, il faut aussi changer les mentalités. Le Major Andrade le comprend et veille à ce que ses agents aillent aussi dans les communautés pour parler dans les écoles et les universités de l’alcool au volant et de la prévention des accidents de la route. Ils se rendent aussi dans les bars, les restaurants et les boîtes de nuit pour mobiliser l’appui du public et pour alerter les jeunes des dangers de l’alcool au volant et de la vitesse.

Jusqu’à présent cette approche semble fructueuse dans l’État de Rio de Janeiro. Selon le Major, le programme bénéficie d’un large appui du public et les comportements évoluent. «Désormais, quand les gens sortent pour aller prendre un verre, ils prennent les transports en commun.»

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