Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

Méningite: la fin d'un fléau centenaire?

Alors que la saison de la méningite touche à sa fin, Felicity Thompson enquête sur la façon dont le nouveau vaccin, qui coûte moins cher qu’une boisson gazeuse, est en train de faire progresser la lutte contre une maladie redoutée en Afrique.

Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé 2011;89:550–551. doi:10.2471/BLT.11.020811

Tous les matins, avant que les enfants partent à l’école, Ursul Sanou sort un pot de beurre de karité et applique une épaisse couche de cette substance grasse autour des narines de ses enfants. «J’ai vraiment peur de la méningite», déclare-t-elle. «J’ai de terribles souvenirs d’enfant lorsque mes camarades d’école tombaient malades et mouraient de la méningite.»

Sanou vit à Zogona, quartier très peuplé de Ouagadougou, la capitale poussiéreuse du Burkina Faso, dans la ceinture africaine de la méningite. Mère de cinq enfants, Sanou ne veut prendre aucun risque. «Nous avons peur de cette maladie, surtout pour les enfants. Nous savons combien elle est dangereuse – elle laisse des séquelles aux enfants. Pour les adultes, elle n’est pas aussi grave. Pour les enfants [s’ils survivent], c’est bien pire.»

OMS/Felicity Thompson
Une affiche indique la tranche d’âge des personnes visées par la vaccination contre la méningite.

La méningite, qui attaque l’enveloppe du cerveau et la moelle épinière, tue la moitié des malades non traités. Jusqu’à un cinquième (10-20%) des malades qui survivent à la méningite gardent des incapacités allant de pertes de l’audition ou du langage à un retard mental. Les enfants et les jeunes sont particulièrement sensibles.

Plus de 450 millions de personnes vivent dans la «ceinture de la méningite» – une bande qui s’étend sur 25 pays d’Afrique, depuis les rivages sablonneux du Sénégal à l’ouest aux montagnes escarpées d’Éthiopie à l’est. Depuis plus d’un siècle, ces pays ont connu des épidémies dévastatrices de cette maladie très contagieuse. En 1996, la plus grande épidémie de méningite connue de l’homme a touché 250 000 personnes et en a tué plus de 25 000. Rien que dans le nord du Nigéria, 75 000 personnes ont été touchées et plus de 8000 en sont mortes. Les pertes humaines sont énormes et les ressources nécessaires pour lutter contre la maladie considérables.

«L’impact que ces épidémies ont en Afrique subsaharienne est terrible», estime Marie-Pierre Preziosi, de l’équipe de recherche-développement de vaccins à l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), qui a collaboré avec les partenaires de l’Organisation à la mise au point et à l’homologation du nouveau vaccin. «Les pertes en vies humaines et le nombre élevé d’enfants handicapés par suite de la maladie, sans parler du coût financier pour la santé publique que la lutte contre ces épidémies entraîne, sont très difficiles à supporter.»

La méningite a fait peur aux parents et aux pédiatres d’Europe et d’Amérique du Nord pendant des siècles mais, heureusement pour eux, les programmes de vaccination systématique ont rendu très rares les épidémies dans ces régions du monde. Des vaccins conjugués efficaces protégeant contre les diverses souches de la méningite à méningocoque sont sur le marché depuis une dizaine d’années. Mais au prix de 100 dollars l’injection, ils ne sont pas à la portée de la plupart des pays d’Afrique.

Les pays de la ceinture de la méningite ont donc dû se contenter d’un vaccin plus ancien et meilleur marché (1,60 dollar l’injection) qui conférait une protection limitée contre la souche la plus répandue. La méningite A, souche la plus redoutable de la méningite bactérienne, est responsable de jusqu’à 85% des cas lors des épidémies qui surviennent dans la ceinture de la méningite. «La méningite A est la plus dangereuse», estime Mamoudou Harouna Djingarey du Projet Vaccin contre la méningite. «Car elle est capable de provoquer les plus importantes épidémies et elle se propage rapidement dans les pays de la ceinture de la méningite, beaucoup plus facilement que les autres souches.»

Transmise par les bactéries présentes dans les sécrétions nasales et pharyngées, cette souche mortelle se propage rapidement par contact étroit prolongé (baiser, éternuement ou toux), ou en vivant avec une personne infectée. Cela signifie que les plus pauvres ou les personnes vivant dans des zones surpeuplées sont les plus exposées. Les conditions climatiques dans le Sahel pendant la saison sèche accélèrent également la transmission, explique M. Djingarey.

Aida Diop, est heureuse que son fils Pathé se remette d’une méningite
OMS/Felicity Thompson
Aida Diop, heureuse que son fils Pathé se remette d’une méningite.

«En raison de la poussière, de la chaleur et de la sécheresse de l’air, les particules de poussière irritent les voies nasales», explique-t-il. «La chaleur dessèche les mucosités nasales; la poussière irrite et fragilise le nasopharynx, ce qui facilite la pénétration des germes dans le sang.»

C’est pourquoi, pour les personnes qui vivent à l’intérieur des terres sur la frange sud du Sahara, la méningite est un fléau annuel, qui arrive avec l’harmattan en novembre et ne disparaît qu’avec les premières gouttes à la saison des pluies en juin.

Même si des épidémies se produisent régulièrement, de nombreux pays de la ceinture de la méningite ne sont pas dotés de systèmes de surveillance sanitaire solides, ce qui rend les épidémies difficiles à prévoir et qui compromet l’efficacité des vaccins de courte durée comme le sont les vaccins plus anciens. La lutte contre la méningite dans cette région a été caractérisée par des campagnes de vaccination réactives en situation d’urgence, les personnels de santé étant constamment en retard sur l’épidémie.

Marie-Pierre Preziosi estime que les campagnes de vaccination d’urgence sont beaucoup moins efficaces que les campagnes préventives: «Les campagnes d’urgence sont une course permanente contre le temps. Moyennant une planification adéquate, les campagnes de prévention peuvent atteindre près de 100% de la population cible et avoir beaucoup plus d’impact sur le nombre de malades.»

Enfin, grâce à un nouveau vaccin dont la mise au point a pris 10 ans, pour le prix d’une boisson gazeuse, les Africains peuvent bénéficier d’une immunité de 10 ans contre cette souche mortelle de méningite à méningocoque. Le nouveau vaccin, MenAfriVac, coûte environ 0,60 de dollars – ce qui comprend le vaccin, la seringue et l’élimination des déchets dangereux. «Ce nouveau vaccin est beaucoup plus immunogène [que les plus anciens] et nous espérons qu’il conférera une protection pendant plus de 10 ans», explique M. Djingarey.

«Le vaccin devrait agir contre le portage de la bactérie et peut être utilisé chez les enfants de moins de deux ans. Le fait qu’il protège contre le portage signifie qu’il réduit la transmission humaine et donc renforce l’immunité collective de la population», explique encore M. Djingarey, ajoutant que le vaccin est révolutionnaire en raison du type de partenariat qui l’a rendu possible, et non pas d’un point de vue scientifique.

«Il existait déjà des vaccins conjugués», poursuit-il. «Le défi n’était pas le vaccin en lui-même, mais son prix.» Les gouvernements africains avaient besoin d’un vaccin conjugué efficace à un prix abordable et ils en avaient besoin le plus vite possible. Les grands laboratoires pharmaceutiques n’étaient pas intéressés.

En 2001, le Projet Vaccin contre la méningite, partenariat entre l’OMS et PATH (l’ancien Program for Appropriate Technology in Health), organisation non gouvernementale, a vu le jour. Il avait pour mission d’éliminer la méningite en tant que problème de la santé publique en Afrique subsaharienne. Grâce à une subvention de 70 millions de dollars de la Fondation Bill & Melinda Gates et à un remarquable partenariat comprenant une collaboration étroite avec le fabricant du vaccin, le Serum Institute of India, un vaccin peu coûteux, efficace et durable, a pu être mis au point tout particulièrement pour la ceinture africaine de la méningite.

«C’est une révolution en matière de partenariat Nord-Sud, mais également Sud-Sud», explique M. Djingarey. «C’est un formidable exemple de partenariat public-privé qui peut servir de modèle pour d’autres maladies.»

En décembre 2010, des campagnes massives ont été organisées au Burkina Faso, au Mali et au Niger, afin de vacciner des populations âgées de 1 à 29 ans au moyen du nouveau vaccin.» Nous en voyons déjà les résultats dans les trois pays. Depuis décembre, il n’y a eu aucun cas de méningite A chez les personnes vaccinées», déclare M. Djingarey.

Malgré ces progrès remarquables, la méningite demeure un problème urgent dans la région. Il y a à peine deux ans, une épidémie majeure a sévi dans toute la zone, infectant 85 000 personnes et en tuant des milliers. Depuis mars de cette année, le Tchad, pays d’Afrique centrale, a été en proie à une épidémie de méningite, encore compliquée par le rétablissement de la transmission de la poliomyélite et par des flambées simultanées de rougeole et de choléra.

La protection de toutes les personnes qui vivent dans la ceinture de la méningite est largement tributaire des ressources financières. L’Alliance GAVI, l’un des principaux soutiens de l’introduction du vaccin, a récemment dégagé 100 millions de dollars pour financer le déploiement du vaccin au Cameroun, au Tchad et au Nigéria. On estimait que 375 millions de dollars étaient nécessaires pour protéger les populations cibles dans d’autres pays.

Heureusement, les promesses des donateurs ont dépassé les attentes lors de la conférence d’annonce de contributions de l’Alliance GAVI en juin, aussi l’achat du vaccin et la moitié des dépenses opérationnelles pour les campagnes de vaccination dans la ceinture de la méningite sont a priori assurés. Il reste aux pays à financer 50% des dépenses opérationnelles, ce qui pour beaucoup ne sera pas facile. Les économies sur le diagnostic, le traitement et les campagnes de vaccination à répétition que permettra le nouveau vaccin devraient servir d’incitation.

Mais l’argent seul ne suffira pas. Des infrastructures médiocres et le déficit de ressources humaines en Afrique sont des obstacles majeurs à la vaccination de dizaines de millions de personnes. Tout d’abord, le vaccin doit être réfrigéré. Or les pays les plus exposés souffrent de coupures d’électricité dans les grandes villes, l’alimentation électrique étant parfois inexistante en milieu rural, ce qui rend difficile le maintien de la chaîne du froid.

La plupart des pays de la ceinture de la méningite ont une population jeune. Sur les 150 millions d’habitants du Nigéria, 42,5% sont âgés de moins de 14 ans (près de 88 millions de personnes) et près de la moitié de la population tchadienne se situe dans cette tranche d’âge. Si le vaccin doit permettre d’obtenir une immunité collective – le niveau d’immunisation nécessaire pour endiguer la maladie – dans les populations exposées, les agents de santé doivent garantir la vaccination de 90% des personnes âgées de 1 à 29 ans.

Le nombre de personnes à vacciner est considérable et nécessite des effectifs suffisants de personnels de santé qualifiés. «Le fait de réunir des équipes de vaccination suffisantes est déjà un défi en Afrique», signale M. Djingarey. «Le MenAfriVac est administré sous forme d’injection intramusculaire, aussi a-t-on besoin de personnels professionnels et d’équipes nombreuses.»

Ursul Sanou, à Ouagadougou, se dit heureuse de l’arrivée du nouveau vaccin. Tous ses enfants ont été vaccinés par le MenAfriVac en décembre. Mais, dit-elle, il faut rester vigilant. «Je dis aux autres mères qu’il ne faut pas plaisanter avec cette maladie», poursuit-elle. «Informez-vous et lorsqu’il y a des campagnes de vaccination, n’hésitez pas à faire vacciner vos enfants.»

Plusieurs centaines de kilomètres à l’ouest, une jeune mère est assise sur une chaise en plastique à l’hôpital des enfants Albert Royer de Dakar, au chevet de son fils de 14 mois, Pathé, à qui l’on a posé une perfusion mais qui se remet bien d’une méningite. Sa mère, Aida Diop, connaissait les signes d’alarme et a amené Pathé à l’hôpital dès qu’elle a remarqué une raideur de la nuque. Elle dit que s’il y avait un vaccin pour éviter que son fils ne retombe malade, elle serait la première à le faire vacciner.

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