Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

Discuter avec les femmes sous les arbres

Nyaradzayi Gumbonzvanda parle avec passion de la conduite du changement pour les femmes à partir de la base. Elle explique à Sarah Cumberland en quoi son rôle actuel à la tête de l'Alliance mondiale des Unions Chrétiennes Féminines (World YWCA) lui permet de parler aux présidents au nom des villageois.

World YWCA

Nyaradzayi Gumbonzvanda a été nommée Secrétaire générale de la World YWCA en 2007. Née au Zimbabwe, elle est avocate spécialisée dans les droits de l’homme et titulaire d’un Masters en Droit privé de l’Université d’Afrique du Sud et d’un diplôme de troisième cycle sur la résolution des conflits, obtenu à l’Université d’Uppsala en Suède. Elle a plus de dix ans d’expérience aux Nations Unies et elle a occupé le poste de Directeur régional pour le Fonds de développement des Nations Unies pour la femme (UNIFEM), couvrant 13 pays en Afrique orientale et dans la Corne de l’Afrique. Avant cela, elle a été une spécialiste des droits de l’homme auprès du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) au Libéria et au Zimbabwe. Elle est active dans de nombreuses organisations internationales et africaines s’occupant du développement, de la santé et des droits de la femme. Ses accomplissements récents comprennent des travaux pour intégrer les problèmes d’égalité des sexes dans les processus de paix en Somalie, au Soudan et dans le Nord de l’Ouganda et elle a joué un rôle majeur dans l’adoption du protocole d’action contre les violences sexuelles et les violences entre hommes et femmes, ainsi que pour les droits des rapatriés à la propriété.

Q: Après plus de dix ans de travail pour les Nations Unies en Afrique, quelle a été votre motivation pour prendre le poste de Secrétaire générale de la World YWCA?

R: Mon travail aux Nations Unies relevait à la fois de la sphère politique pure des négociations de paix et de celle du développement. J’avais un poste de haut niveau, avec beaucoup de pouvoir, mais j’avais le sentiment de ne pas avoir le pouvoir du peuple, de ne pas pouvoir parler sans me préoccuper constamment de ce que tel ou tel gouvernement pensait. Je recherchais un espace où j’allais pouvoir parler de ce que voulaient les femmes et n’avoir des comptes à rendre qu’à elles. Je voulais m’asseoir avec elles sous les arbres tout en continuant à avoir une action politique à l’échelle mondiale. Les questions de justice sociale m’ont toujours passionnée. Je pense qu’au poste que j’occupe à l’YWCA, je peux m’adresser au Président d’un pays et lui dire: «M. le Président, je n’aime pas ce qu’il se passe dans ce village pour ces femmes. Pouvons-nous y réfléchir ensemble?»

Q: Quelle a été votre réaction à l’annonce de la Stratégie mondiale pour la santé de la femme et de l’enfant et de la promesse d’engager 40 milliards de dollars au Sommet des Nations Unies sur les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) en 2010?

R: Il y a tout un nombre d’indicateurs et de cibles très importants pour le développement mais qui n’ont pas reçu un investissement politique ou financier suffisant. Le lancement de la Stratégie mondiale a été un résultat très important du Sommet sur les OMD. Au moins, la santé maternelle a commencé à attirer un peu l’attention. Travaillant dans une organisation mondiale parlant tous les jours des femmes et de la santé, la question posée par la société civile a été la suivante: «Maintenant que les gouvernements se sont réunis, y aura-t-il une action?». Les 40 milliards ont suscité une grande excitation mais une promesse n’est pas concrétisée tant que les mots ne se sont pas traduits en action concrète.

Q: Pensez-vous que la Commission de l’information et de la responsabilisation en matière de santé de la femme et de l'enfant puisse traduire ces mots en action?

R: Oui, je le pense. La Commission a défini des indicateurs critiques et décrit des résultats pratiques ainsi que des outils de développement pour aider les pays à établir les actions prioritaires. Cette Commission était bien constituée, en permettant des contributions des gouvernements au plus haut niveau, d’experts de différents secteurs et en ayant une bonne représentation de la société civile, des organisations de femmes et des réseaux de jeunes. En tant que membre de la Commission, j’ai eu le sentiment de pouvoir parler de ce que les politiques et les interventions allaient signifier pour les communautés, car j’avais en même temps une idée claire de la sphère mondiale et des complexités du développement international. Au travail, ma philosophie est toujours de demander: en quoi cela va-t-il affecter la femme dans son village? Ma modeste contribution consiste à relayer les voix des femmes à partir des commR: L’YWCA est une organisation féministe et progressiste qui défend les droits des femmes et qui, parallèlement, doit travailler dans le cadre de communautés de croyants. En fait, cette situation nous permet de relever certains aspects positifs de la culture et de la foi pour faire progresser les droits des femmes, tout en nous occupant de ce qu’il faut changer dans nos traditions. En tant qu’organisation, nous n’avons aucune difficulté à travailler avec les femmes sur les questions ayant trait à la santé génésique et à leurs droits. Je sais que les Nations Unies ont parfois du mal à faire cohabiter ces questions. Certaines sont très sensibles, comme l’avortement ou les relations entre personnes du même sexe, mais nous ne pouvons y échapper. Nous devons reconnaître que ces expériences sont vécues tous les jours. Nous avons besoin de politiques pour protéger les droits de ces personnes. Parfois, la politique oublie que les gens ne recherchent que la dignité et le respect. Ce n’est pas si compliqué.unautés.

Q: Quelle sont les modifications que vous aimeriez voir introduites par la Stratégie mondiale dans l’approche pour la santé des femmes?

R: La Stratégie parle des femmes comme de bénéficiaires de services, pas comme de décideurs ou de responsables de la santé. Nous devons davantage permettre aux femmes d’apporter leurs connaissances, leurs perspectives et leurs idées. Leur contribution est déjà énorme en tant que main d’œuvre et en tant que citoyennes. La santé des femmes ne se limite pas à la santé maternelle et à leur rôle dans la procréation. Un grand nombre de questions importantes, au-delà de la santé maternelle, restent périphériques comme, par exemple, la santé mentale ou la violence à l’encontre des femmes. Dans de nombreux pays, on a la notion que le chef de famille est l’homme en général, de sorte que c’est lui qui répartit les revenus du ménage, indépendamment de qui les gagne. Du niveau de la famille jusqu’à celui du ministère des finances, les femmes n’ont ni assez d’espace, ni assez d’occasions pour participer à la prise de décision sur l’allocation des ressources. Il faut une budgétisation sensible aux différences hommes-femmes pour tout le budget. Nous devrions nous demander quelle part du budget national est affectée à la santé et, sur cette part, quel pourcentage est alloué aux priorités essentielles pour la santé des femmes, comme le dépistage du cancer du col de l’utérus. Il faut qu’il y ait d’urgence davantage de femmes en position d’autorité dans les structures de décision pour la santé mondiale.

Q: Vous dites que les femmes supportent des coûts cachés substantiels pour les soins de santé. Qu’entendez-vous par là?

R: Quand un gouvernement adopte les soins à base communautaire, nous savons que cela signifie en réalité des «soins reposant sur les femmes». Le système fait passer la responsabilité sur les ménages et ce sont en général les femmes qui assurent les soins, l’alimentation, la toilette et l’appui psychosocial. Ce travail accompli par les femmes reste parfois invisible mais nécessite d’en parler davantage, de l’examiner et de l’analyser. Les soins à base communautaire sont importants pour les personnes handicapées, les malades mentaux, les malades en phase terminale, les gens infectés par le VIH, mais bien trop peu de ressources leur sont consacrées dans le cadre des infrastructures de santé, en particulier dans les communautés pauvres. Les femmes sont le réseau de protection sociale quand les gens ne peuvent pas payer les factures d’hôpital.

Q: Où, à votre avis, la Stratégie mondiale peut apporter un réel changement pour la santé des femmes?

R: La stratégie doit aller au-delà du secteur classique de la santé et voir comment d’autres secteurs peuvent servir d’accès à des interventions donnant des résultats sanitaires. Par exemple, le mariage des enfants peut ne pas être considéré de prime abord dans la perspective de la santé mais, en mettant fin à cette coutume, on peut repousser l’âge de l’enfantement pour les jeunes filles et leur permettre d’attendre que leur organisme et leur esprit soient prêts, quand elles ont fini leur scolarité et quand elles ont les moyens de s’occuper d’elles-mêmes et de leurs enfants.

Q: Vous citez la technologie comme un autre secteur susceptible de jouer un rôle important pour faire baisser la mortalité maternelle dans les pays en développement. De quelle manière?

R: En Afrique, les réseaux de téléphonie mobile ont une couverture élevée et il devrait donc être possible de fournir, avec leur kit de base, un appareil à toutes les accoucheuses au niveau communautaire. Elles pourraient utiliser ce téléphone pour demander de l’aide s’il y a des complications, envoyer des SMS pour prendre les rendez-vous pour le suivi des femmes dans un établissement de santé ou, tout simplement, pour enregistrer les naissances. Ce type de technologie peut aider à collecter les informations pour l’état civil. C’est une question de choix: les responsables politiques peuvent décider d’acheter un tank ou un hélicoptère ou, pour la même somme d’argent, former des milliers de sages-femmes et leur fournir des téléphones portables pendant un an. Un pays qui donne la priorité à sa population au niveau de l’éducation et de la santé est beaucoup plus sûr qu’un autre qui donne la priorité à une puissante armée.

Q: Comment les habitants dans les communautés peuvent-ils influencer les responsables politiques?

R: Plus les communautés ont accès aux informations sanitaires, plus elles exigent des services de qualité. Un pays peut avoir toute la législation nécessaire, de grands hôpitaux et des laboratoires sophistiqués, mais si les populations des villages n’ont pas les informations de base, il arrive qu’elles ne puissent pas accéder à ces services ou les demander. La connaissance crée la demande de services et les citoyens peuvent commencer à influer sur les priorités budgétaires et les politiques nationales.

Q: Et comment les gouvernements peuvent-ils influencer les populations dans les communautés pour améliorer la santé?

R: Les campagnes de santé publique et de prévention marchent le mieux dans les communautés. Un bon exemple en est l’assainissement. Je peux me rappeler comment, de mon vivant, les habitudes ont évolué au Zimbabwe. Dans le temps, les gens se lavaient tous les mains dans la même cuvette, sans jeter l’eau, jusqu’à ce qu’une grande campagne contre le choléra change totalement les habitudes pour le lavage des mains dans le cadre familial et lors des rassemblements. Une nouvelle norme a été établie, entraînant un changement de comportement aussi important. En investissant davantage dans les communautés, nous pouvons transformer cette notion selon laquelle la santé est du seul ressort des dispensaires, des pharmacies et des médecins. La santé est basée sur les comportements quotidiens, les décisions, les liens, sur la façon dont chacun établit des rapports avec autrui et sur les informations que chacun peut transmettre.

Q: L’YWCA a été fondée au 19ème siècle pour aider les jeunes femmes célibataires vivant loin de chez elles. De quelle aide ont le plus besoin les jeunes femmes à l’heure actuelle?

R: Nous devons investir dans la jeunesse, au moment où on reçoit le plus d’informations et où on doit prendre les bonnes décisions pour être en bonne santé plus tard dans la vie. Si l’on considère la démographie mondiale, c’est là où nous avons le plus d’opportunités. Au cours des travaux de la Commission, j’ai eu de nombreuses discussions avec le Dr Chan sur la nécessité d’une cible 5b des OMD pour les adolescents [Accès universel à la médecine reproductive]. C’est en général le moment de la première expérience sexuelle et du premier enfant pour beaucoup. C’est si important que cela soit une bonne expérience pour ces jeunes femmes, qu’elles bénéficient de soins prénatals de qualité et qu’elles soient respectées.

Q: Trouvez-vous difficile de vous occuper de problèmes sensibles de médecine reproductive dans le contexte d’une organisation confessionnelle?

R: L’YWCA est une organisation féministe et progressiste qui défend les droits des femmes et qui, parallèlement, doit travailler dans le cadre de communautés de croyants. En fait, cette situation nous permet de relever certains aspects positifs de la culture et de la foi pour faire progresser les droits des femmes, tout en nous occupant de ce qu’il faut changer dans nos traditions. En tant qu’organisation, nous n’avons aucune difficulté à travailler avec les femmes sur les questions ayant trait à la santé génésique et à leurs droits. Je sais que les Nations Unies ont parfois du mal à faire cohabiter ces questions. Certaines sont très sensibles, comme l’avortement ou les relations entre personnes du même sexe, mais nous ne pouvons y échapper. Nous devons reconnaître que ces expériences sont vécues tous les jours. Nous avons besoin de politiques pour protéger les droits de ces personnes. Parfois, la politique oublie que les gens ne recherchent que la dignité et le respect. Ce n’est pas si compliqué.

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