Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

La prise de conscience est la première étape dans la lutte contre le cancer du sein

Dans les pays en développement, la majorité des femmes auxquelles est diagnostiqué un cancer du sein ne survivent pas parce que leur cancer est détecté trop tardivement. Le reportage de Motunrayo Bello montre les difficultés rencontrées dans la prise en charge des cancers du sein au Nigéria.

Comme de nombreux Nigérians, Betty Anyanwu-Akeredolu était convaincue que le cancer du sein était une « maladie de femme blanche», quelque chose qui ne pourrait jamais lui arriver. Aussi, lorsqu’elle a senti une grosseur dans sa poitrine en 1997, elle a réagi comme beaucoup d’autres femmes de son pays l’auraient fait : «J’ai décidé de garder cela pour moi. J’espérais que mon désir de la voir disparaître suffirait à m’en débarrasser.»

Toutefois, plusieurs semaines plus tard, Betty s’est décidée à consulter après avoir vu un documentaire sur Carol Baldwin, une américaine qui a souffert d’un cancer du sein et a subi une double mastectomie il y a plus de vingt ans, et qui est depuis devenue une fervente militante de la recherche contre le cancer du sein pour laquelle elle n’a cessé de collecter des fonds.

Ministère de la santé de Lagos
Une infirmière pratique un examen des seins dans une clinique d’Ikorodu de l’État de Lagos.

«J’ai compris que je devais affronter le problème» confie Betty Anyanwu-Akeredolu. «Je devais en parler à quelqu’un, et je me suis dit que si ce que j’avais senti il y a à peine quelques semaines se révélait être un cancer, je guérirais comme cette femme l’avait fait.»

Betty Anyanwu-Akeredolu raconte avec fierté comment elle a bénéficié d’un traitement complet, incluant mastectomie et radiothérapie, à l’University College Hospital d’Ibadan. «Plusieurs Nigérianes qui ont survécu à un cancer du sein racontent comment elles sont parties dans un pays développé pour se faire soigner. Mais peu de gens peuvent s’offrir le luxe d’un tel choix. La grande majorité ne peut compter que sur le système de santé nigérian. Nous disposons de professionnels de santé ayant les compétences et la volonté nécessaires pour fournir des soins de qualité mais ils sont confrontés au manque d’infrastructure et à un environnement peu favorable.»

Le désir de partager ce qu’elle avait vécu l’a conduite à fonder la Breast Cancer Association of Nigeria, une organisation qui encourage la lutte contre le cancer du sein par l’éducation, le soutien aux patients, la sensibilisation et la recherche. «J’étais déterminée à oser parler. Tout comme j’avais eu besoin d’entendre quelqu’un qui avait survécu au cancer du sein, je voulais être à mon tour cette personne qui pourrait rassurer d’autres femmes, celle qui leur dirait que si j’avais pu guérir ici au Nigéria, elles le pourraient aussi.»

Felicia Knaul, Directrice de la Harvard Global Equity Initiative dont relève la Global Task Force on Expanded Access to Cancer Care and Control in Developing Countries, qui lutte pour un meilleur accès aux soins anticancéreux dans les pays en développement, est aussi d’avis que les femmes atteintes d’un cancer ont besoin de modèles, ou de «championnes» pour reprendre son expression. «Avoir vu une de ces femmes qui continuent à vivre malgré la maladie est très important pour les femmes atteintes d’un cancer », dit-elle. «Les taux de survie augmentent. Grâce à un dépistage et un traitement précoces, il est possible de guérir et de vivre en bonne santé pendant de nombreuses années : les données en provenance du monde entier sont porteuses de cet immense espoir.»

Tout comme Betty Anyanwu-Akeredolu, Felicia Knaul a décidé d’aider d’autres femmes à faire face à la maladie après avoir elle-même souffert d’un cancer du sein diagnostiqué en 2007 à la clinique de Cuernavaca (Mexique) et avoir été soignée presque totalement sur place. Peu après la pose du diagnostic, elle a fondé l’Association Cáncer de Mama: Tómatelo a Pecho qui promeut la recherche, la sensibilisation et le dépistage précoce en Amérique latine.

Les groupes de soutien tels que ceux fondés par Betty Anyanwu-Akeredolu et Felicia Knaul sont importants pour sensibiliser la population au cancer du sein dans les pays à revenu faible et intermédiaire, où l’analphabétisme, les croyances religieuses et l’absence d’égalité entre hommes et femmes, dans le domaine social et celui de la santé, empêchent souvent les femmes d’avoir accès aux services et à l’information, en particulier sur l’importance de se faire soigner rapidement si un cancer est détecté. En outre, ajoute Felicia Knaul, il est possible de tirer parti du mouvement de sensibilisation lié au cancer du sein pour encourager des efforts plus larges visant à responsabiliser les femmes et à promouvoir leur santé en général.

Portait de Betty Anyanwu-Akeredolu, fondatrice de l’Association nigériane de Lutte contre le cancer du sein
Ramak Photos
Betty Anyanwu-Akeredolu, fondatrice de l’Association nigériane de Lutte contre le cancer du sein, raconte son histoire pour réconforter des femmes atteintes elles-aussi d’ un cancer du sein.

Selon Felicia, la stigmatisation et la discrimination sont aussi une grave entrave à la prise de décisions par les femmes et à leur capacité à consulter un médecin si elles se découvrent une grosseur à la poitrine. Les femmes souhaitent souvent parler publiquement de leur cancer du sein par crainte d’être abandonnées par leur partenaire ou de perdre leur travail.

Selon le Centre international de Recherche sur le Cancer, le cancer du sein est le cancer le plus fréquemment diagnostiqué chez la femme, avec, selon les estimations, 1,38 million de cas diagnostiqués dans le monde en 2008. C’est aussi la cause la plus fréquemment signalée de décès par cancer chez les femmes des pays développés comme des pays en développement. Les taux de survie au cancer du sein varient largement d’un pays à l’autre, allant de 80% en Amérique du Nord, en Suède et au Japon à environ 60% dans les pays à revenu intermédiaire et à moins de 40% dans les pays à faible revenu. Les faibles taux de survie dans les pays les moins avancés sont essentiellement dus au diagnostic tardif dans la majorité des cas.

La prévention du cancer du sein ne signifie pas simplement éduquer et responsabiliser les femmes ; faire en sorte que les agents de santé aient les compétences et les attitudes appropriées est aussi indispensable. «Dans les pays en développement, nombreuses sont les femmes qui arrivent en consultation avec des tumeurs à un stade avancé qui auraient pu être dépistées au niveau des soins de santé primaires. Mais les infirmières et les médecins n’ont pas été formés pour reconnaître les symptômes pouvant être associés à un cancer, ni pour pratiquer un examen clinique des seins ou pour interroger la patiente sur les antécédents de cancer du sein dans sa famille. On leur a appris à penser qu’il ne s’agit pas là des principales causes de décès dans les populations défavorisées, qu’ils ne doivent donc pas s’en préoccuper et ils ne le font pas.»

Le dépistage précoce ne passe pas obligatoirement par un matériel de diagnostic coûteux. Dans les pays qui ne disposent pas largement des techniques de mammographie permettant un dépistage de masse, un examen clinique pratiqué régulièrement par des agents de santé communautaires, des infirmières ou des médecins ayant reçu la formation nécessaire peut contribuer au diagnostic plus précoce d’un plus grand nombre de cas. Le Centre international de Recherche sur le Cancer mène actuellement un essai portant sur 120 000 femmes afin d’évaluer le rôle d’une série d’interventions incluant sensibilisation et examen clinique des seins sur la réduction de la mortalité par cancer du sein, en collaboration avec le Centre régional de lutte contre le cancer de Trivandrum, en Inde.

Le dépistage n’est que la première étape. L’étape suivante consiste à s’assurer que la patiente reçoit les résultats des tests appropriés et est guidée afin de bénéficier d’un traitement. «Beaucoup de femmes ne consulteront pas parce qu’elles ne veulent pas passer par la chirurgie et la stigmatisation qui l’accompagne si elles croient qu’elles vont de toute façon mourir», indique Felicia.

«Lorsque certaines technologies ne sont pas disponibles, il est important de proposer d’autres solutions aux patientes, en recommandant par exemple la mastectomie au lieu d’une tumorectomie si la radiothérapie n’est pas disponible et que la chirurgie est faisable. D’un point de vue éthique, nous devons offrir les meilleures chances de survie à chaque femme compte tenu de l’environnement et de la réalité dans lesquels elle vit.»

Des femmes font la queue
Ministère de la santé de l’État de Lagos
Des femmes attendant leur tour pour bénéficier gratuitement d’un dépistage et d’informations sur le cancer du sein.

Felicia Knaul est d’avis que l’on peut faire bien davantage au niveau des soins de santé primaires et que les hôpitaux ne sont peut-être pas toujours les meilleurs endroits pour traiter les patientes atteintes d’un cancer dans les pays en développement, en particulier lorsque les programmes de chimiothérapie à long terme obligent les femmes à se déplacer loin de leur famille et de leur foyer. «Rapprocher le traitement de la patiente, par exemple en proposant la chimiothérapie dans les cliniques locales pourrait être une meilleure solution. Ce serait aussi l’occasion de trouver, en se fondant de manière scientifique sur des données probantes, des techniques plus adaptées pour assurer la majeure partie de ces soins.»

Le Dr Olufemi Taiwo, Directrice de la lutte contre les maladies au Ministère de la Santé de l’État de Lagos, a déclaré que le gouvernement de l’État s’était engagé à réduire les taux d’incidence du cancer, en particulier l’incidence du cancer du sein, la tumeur maligne la plus fréquente chez les femmes en âge de procréer au Nigéria.

En 2006, le ministère a mis en place un programme de sensibilisation visant à apprendre aux femmes à pratiquer l’auto-examen de leurs seins, qui a nécessité la constitution de solides partenariats avec les chefs religieux et communautaires. «Nous allons désormais dans les écoles, sur les marchés, dans les églises et les mosquées, pour parler davantage de la santé, distribuer des tracts et des brochures d’information. Mais il reste encore beaucoup à faire», ajoute-t-elle.

Betty Anyanwu-Akeredolu indique que l’Association nigériane de Lutte contre le Cancer du Sein a mis au point un programme d’exercice intitulé «Aérobic au petit-déjeuner» pour promouvoir un mode de vie sain passant par l’activité physique, une alimentation équilibrée et des informations sur l’auto-examen des seins.

Selon le Dr Taiwo, de nombreuses femmes ne consultent pas un médecin pensant que le traitement serait trop coûteux. «Nous voyons des femmes accepter la maladie, vivre avec elle jusqu’à ce que leur état empire. Mais nous avons fait des efforts pour réduire ce fléau en désignant six hôpitaux généraux dans l’ensemble de l’État où les tumorectomies sont pratiquées gratuitement.» À l’University College Hospital d’Ibadan, le dépistage et des conseils en matière de traitement sont proposés gratuitement aux femmes les plus pauvres. Depuis 2010, les patientes les plus démunies qui bénéficient d’un traitement ambulatoire dans cet hôpital sont logées gratuitement à l’auberge Hope lodge tenue par l’Association nigériane de Lutte contre le cancer du sein. «C’est un pas de géant pour alléger le fardeau que doivent supporter les membres de la famille», déclare Betty Anyanwu-Akeredolu.

Le Dr Taiwo a indiqué que le ministère collaborait avec des experts en santé afin de mettre au point une politique complète de lutte contre le cancer dans l’État et d’essayer d’améliorer les résultats médiocres en matière de collecte des données dans ce domaine. Elle a ajouté que la couverture médicale universelle récemment mise en place couvrirait le traitement du cancer, mais que les détails «restent encore à préciser».

Betty Anyanwu-Akeredolu pense qu’il faut une approche mieux coordonnée pour faire face aux taux élevés de morbidité et de mortalité par cancer au Nigéria. «Nous disposons désormais de nombreuses organisations non gouvernementales qui travaillent de manière isolée et font double emploi dans ce domaine. Je crois fermement que nous pourrions faire beaucoup mieux si nous nous réunissions tous pour remédier aux lacunes et travailler conjointement avec le gouvernement pour formuler des politiques efficaces.»

Les programmes de sensibilisation montrent des signes de succès, davantage de femmes étant dépistées et traitées contre le cancer du sein. «Dans les hôpitaux de cancérologie de l’État, nous sommes maintenant régulièrement submergés par les demandes de prise en charge qui nous sont adressées par les programmes de dépistage mis en place dans les communautés», déclare un médecin de l’unité d’oncologie du Lagos State University Teaching Hospital.

Nous avons désormais besoin de fonds et d’un engagement en faveur de l’amélioration du traitement des femmes une fois qu’elles sont diagnostiquées, précise-t-elle. L’absence d’accès au diagnostic et de matériel de radiographie, en particulier pour les femmes des zones rurales, est un grave problème. «L’appareil pour effectuer les mammographies de notre unité d’oncologie n’est même pas en état de fonctionner actuellement, et nous ne sommes pas davantage en mesure de pratiquer la radiothérapie, aussi devons-nous orienter les patientes vers d’autres hôpitaux», déplore-t-elle. «Pour une population de près de 160 millions de personnes, quelques appareils de mammographie seulement qui fonctionnent, ce n’est évidemment pas assez!»

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