Lutter contre la grippe au Ghana
Déterminer la charge de morbidité n’est qu’un des problèmes auxquels sont confrontés des pays comme le Ghana face à la grippe. William Ampofo, Chef du Département de Virologie au Noguchi Memorial Institute for Medical Research d'Accra, répond aux questions de Ben Jones sur les projets destinés à combattre le virus grippal dans la Région africaine de l'OMS.
William Ampofo est Chargé de recherches principal et Chef du Département de Virologie au Noguchi Memorial Institute for Medical Research, à l’Université du Ghana, à Accra. Ses travaux portent sur l’étude moléculaire et sérologique des virus, la prévention des infections virales et les traitements antiviraux. Au cours de sa carrière, il a notamment participé à la découverte en laboratoire du premier cas d’infection à VIH au Ghana en 1986, à l’isolement, pour la première fois, du poliovirus de type sauvage, à la confirmation, en 2007, des premiers cas de grippe aviaire H5N1 hautement pathogène chez des volailles au Ghana, et à la création du Centre national de la Grippe du Ghana en 2007. Dernièrement, il a supervisé le dépistage en laboratoire des tout premiers cas de fièvre de Lhassa chez l’homme et chez les rongeurs au Ghana.
Q: Les pays africains ont-ils besoin du même taux de vaccination contre la grippe que celui jugé utile dans les régions non tropicales?
R: La plupart des pays ne savent pas précisément quelle est la charge de morbidité de la grippe. Si l’on prend les pays d’Afrique subsaharienne, comme ils sont situés de part et d’autre de l’équateur, il leur est difficile de décider quel vaccin utiliser: celui de l’hémisphère Nord ou celui de l’hémisphère Sud?
Tout cela vient de ce qu’ils ont d’autres priorités de santé comme le paludisme, la tuberculose, le VIH, et, par exemple, rien que dans mon pays, le Ghana, dans les statistiques officielles, la catégorie des «maladies respiratoires aiguës» regroupe la bronchopneumonie, la pneumonie, la pneumonie grave, mais la part attribuable à la grippe n’est pas indiquée.
Jusqu’à présent, notre programme élargi de vaccination n’a pas envisagé l’administration d’un vaccin antigrippal. Mais je crois que la plupart des pays sont plus conscients de l’importance du vaccin contre la grippe depuis la pandémie [de 2009]. On constate que la surveillance de la grippe s’est intensifiée ces trois ou quatre dernières années.
Q: Comment la Région africaine peut-elle résoudre le problème que pose le fait d’ignorer la charge de morbidité de la grippe?
R: C’est là que l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) joue un rôle utile. Les pays ont été encouragés à mettre sur pied des laboratoires nationaux de la grippe et à développer leurs moyens de diagnostic de la grippe en laboratoire. Le Bureau régional OMS de l’Afrique, notamment, a poussé les pays et suggéré d’utiliser les réseaux de laboratoires existants, comme ceux consacrés à la poliomyélite et au VIH. Au Ghana, la grippe fait partie de la stratégie de surveillance intégrée des maladies appliquée par le Service de Santé ghanéen. Conformément au Règlement sanitaire international 2005 (RSI), il y a un effort concerté pour inciter les pays à appliquer le RSI.
Cela incite la Région africaine à améliorer son réseau de surveillance de la maladie, et certains pays ont utilisé à la fois les ressources internes et externes débloquées pour la grippe pandémique et mis en place une surveillance de la grippe, si bien qu’on a plus d’informations aujourd’hui sur le virus en circulation. Ce qui veut dire que les pays ont compris qu’il fallait mieux estimer la charge de morbidité de la grippe. Si l’on prend de nouveau l’exemple du Ghana, nous avons participé au projet pilote de manuel OMS sur la charge de morbidité, avec le plein soutien du Ministère de la Santé. Nous envisageons de faire une étude en population sur la grippe et d’autres maladies comme le paludisme, la tuberculose et le VIH, avec l’appui des Centers for Disease Control and Prevention (CDC et la contribution technique de l’OMS. Nous envisageons de faire une étude spécifique sur les femmes enceintes et leurs enfants, d’étudier la charge de morbidité chez ces enfants et de nous servir de cette base pour concevoir une étude d’efficacité vaccinale.
Dans deux ou trois ans, on verra les effets concrets de la lutte [contre la grippe]. De plus, les CDC, avec le concours de l’OMS, ont mis en place le Réseau africain de surveillance et d’épidémiologie de la grippe, l’ANISE. Il s’est déjà réuni trois fois. Ces réunions ont permis de discuter du travail de surveillance de la grippe actuellement entrepris en Afrique.
Q: Pensez-vous que la vaccination généralisée contre la grippe soit plus nécessaire là où la prévalence de l’infection à VIH est élevée?
R: On ignore les interactions entre la grippe et le VIH parce que beaucoup de pays d’Afrique ne connaissent pas la charge de la grippe. Mais actuellement deux études sont menées sur la question. Généralement, oui, les personnes immunodéprimées sont plus sensibles à la grippe, mais il nous faut des preuves pour convaincre les pays que le vaccin antigrippal serait une bonne stratégie pour aider les personnes immunodéprimées à rester en bonne santé.
Q: Est-ce parce que les gouvernements ont l’impression qu’il n’y a pas de «retour sur investissement» qu’ils n’ont pas largement adopté les vaccins antigrippaux?
R: C’est peut-être l’inverse. Ils estiment qu’il n’y a aucune preuve convaincante de la charge de morbidité, alors il ne reste que la question de rentabilité économique. Il ne faut pas oublier que, contrairement à d’autres maladies de l’enfance contre lesquelles une ou deux injections suffisent, avec la grippe, il faut se faire vacciner tous les ans. La rentabilité économique est vraiment un élément déterminant, je crois.
Q: Quel est l’effet d’absence de saisons, au sens courant du terme, sur l’épidémiologie de la grippe dans la Région africaine?
R: Nous ne connaissons pas les quatre saisons automne, hiver, printemps, été, mais nous avons une saison des pluies et une saison sèche. Deux études se sont intéressées au lien entre la circulation du virus grippal et le climat tropical.
Les données recueillies au Sénégal indiquent que la grippe y sévit pendant la saison des pluies, mais nous essayons maintenant d’étudier le comportement du virus grippal au Sénégal et dans d’autres pays d’Afrique où il y a une saison sèche et une saison des pluies. Les données sont floues, mais nous sommes actuellement en février. La saison sèche qui dure d’octobre à janvier vient de se terminer et c’est le moment où il y a beaucoup d’infections des voies respiratoires supérieures à cause des alizés, des vents secs, chargés de poussière, qui soufflent du nord est, en provenance des régions subsahariennes.
En langue locale ghanéenne, on parle de «catarrhe»: les gens toussent, ont le nez qui coule et parfois des maux de tête, mais curieusement, nous avons eu très peu de cas de grippe pendant la dernière saison sèche !
Cela montre surtout qu’il faut faire plus d’études sur une plus longue période pour mettre en évidence une association entre le virus grippal et la saisonnalité en termes de climat local.
Q: En Europe, on redoute beaucoup qu’une souche de H5N1 puisse se transmettre d’homme à homme. Est-ce aussi un sujet de préoccupation dans la Région africaine?
R: Oui, parce que la flambée de grippe H5N1 [en 2006/2007] a été un signal d’alarme pour beaucoup de pays, surtout en Afrique occidentale. Il y a eu de nombreux cas d’infection chez les volailles au Nigéria, le Ghana a été touché, la Côte d’Ivoire aussi, presque tous les pays d’Afrique occidentale ont été touchés par le H5N1.
Les conséquences économiques des flambées chez les volailles ont été catastrophiques. Et la crainte dans l’opinion publique, influencée par les médias internationaux, d’une éventuelle transmission d’homme à homme a posé un gros problème aux gouvernements, qui ont dû débloquer des ressources pour la diffusion de messages de santé publique et la préparation en cas de pandémie.
Q: D’après vous, comment les médias ont-ils abordé l’épidémie, plus particulièrement au Ghana, et comment ont-ils répercuté l’information au public?
R: Je crois qu’au Ghana, certaines stations FM qui voulaient couvrir les flambées chez les volailles ont parfois fait du sensationnalisme. Du moins au Ghana, les médias ont été formés; le ministère de l’Agriculture et le ministère de la Santé ont mis au point des messages. Ces messages indiquaient comment se protéger et manipuler les animaux pour éviter tout cas humain de grippe aviaire.
Malheureusement, ces messages ont fait craindre davantage encore la grippe pandémique. Si bien que quand l’OMS a déclaré en 2009 qu’une pandémie de grippe sévissait, le problème a pris beaucoup d’ampleur à cause de la peur que les gens avaient eue du H5N1. La leçon que nous en avons tirée, c’est qu’il fallait revoir les messages et améliorer constamment la communication sur les risques. Certains journalistes tiraient leurs informations d’Internet, ce qui s’est révélé absolument catastrophique quand le vaccin antipandémie a été introduit, parce que certains disaient que le vaccin était dangereux et que, d’après certaines rumeurs, des personnes étaient mortes après avoir été vaccinées.
Mais d’un autre côté, la peur de la grippe pandémique a incité d’autres personnes à se faire vacciner. Par exemple, la Coupe du Monde se tenait en Afrique du Sud au même moment, et comme il y a un hiver en Afrique du Sud, les gens qui voulaient assister à la Coupe du Monde ont dû se faire vacciner contre la grippe pandémique.
Q:Si vous deviez concevoir une stratégie idéale de communication sur la grippe au Ghana, comment vous y prendriez-vous?
R: Au Ghana, nous avons organisé des ateliers avec les médias grâce au Ministère ghanéen de la Santé et à des donateurs extérieurs. Nous avons utilisé les outils existants et nous les avons modifiés pour les adapter au contexte local, aux traditions locales et aux mentalités. Nous sommes conscients qu’il faut adapter l’approche et la stratégie à la situation existante.
Par exemple, nous nous servons du film Fatal Contact comme modèle pour faire notre propre vidéo au Ghana, que nous utiliserons à la fois pour des simulations, pour la sensibilisation du public et pour la formation aux stratégies de préparation en cas de pandémie.
Q: Parlez-moi du plan antipandémie du Ghana.
R: Au Ghana, le plan antipandémie est coordonné par l’Organisation nationale de Gestion des catastrophes, qui dépend du Ministère de l’Intérieur. Il était ressorti d’une analyse du plan qu’il manquait certains modes opératoires normalisés et qu’il y avait des lacunes. Deux projets ont donc été mis sur pied dernièrement avec l’Agence allemande de Coopération internationale pour renforcer le partenariat public-privé dans le domaine de la préparation en cas de pandémie.
Ces projets ont une cible donnée, par exemple la police, l’armée, les centres de perception des impôts, qui ont déjà un concept intéressant, celui de «Programme pour le bien-être des employés». Ils ont donc procédé à une préparation intégrée en cas de pandémie et ils ont désormais un plan de continuité des opérations en cas de pandémie.
Q: Pensez-vous que la grippe soit suffisamment médiatisée dans la Région africaine?
R: Je ne crois pas qu’on en parle assez dans la Région africaine mais on sait que les médias choisissent des sujets qui attirent l’attention du public. S’il y a une nouvelle pandémie de grippe aux États-Unis, ce n’est pas très vendeur car ça n’a rien à voir avec l’Afrique. Mais si des porcs américains ont été importés en Afrique et que les porcs se mettent à mourir, alors ça le sera. Mais la pandémie est derrière nous maintenant.
Q: Si une autre pandémie survenait, quel serait le degré de préparation de pays comme le Ghana?
R: Je crois que l’expérience de 2009 a été utile. D’après les échanges que j’ai avec d’autres pays, la surveillance de la grippe n’a pas été un projet coupé du reste. [La pandémie] a renforcé le système de surveillance des maladies dans la plupart des pays qui avaient un plan de préparation et un minimum de ressources. Je crois que c’est un avantage pour le système de santé et la santé publique en général.