Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

Cybersanté: où en sommes-nous ?

Pour ce numéro spécial consacré à la cybersanté, le Bulletin de l’OMS a réuni d’éminents spécialistes pour savoir comment les nouvelles technologies pouvaient contribuer à améliorer la santé pour tous.

Desmond Tutu

Desmond Tutu préside le Programme mondial des ambassadeurs de la cybersanté de l’International Society for Telemedicine and eHealth, qui mène diverses activités pour mieux faire connaître la cybersanté dans le monde.

Q: La cybersanté peut-elle participer à la réduction des inégalités sociales dans le monde? Si oui, comment?

R: La technologie est l’un des moteurs de notre civilisation. Que ce soit pour guérir des maladies à l’aide de médicaments, pour satisfaire les besoins alimentaires de la population grâce à l’agriculture ou, plus récemment, pour favoriser la croissance économique et sociale grâce aux technologies de l’information et de la communication, la technologie a toujours été intimement liée au développement humain. Aujourd’hui, la technologie la plus accessible aux pauvres et aux plus défavorisés est le téléphone portable. C’est le meilleur moyen d’offrir aux populations sous-desservies des interventions dans le domaine de la santé ou dans d’autres secteurs de l’économie.

Q: La cybersanté permet-elle d’agir sur les déterminants sociaux de la santé?

R: Oui, absolument. Nous ne devons plus nous contenter seulement des technologies de l’information et de la communication pour la santé et mettre davantage l’accent sur les technologies de l’information et de la communication pour le développement, qui ont un effet bénéfique sur la santé mais aussi sur l’éducation, l’agriculture, le commerce, la gouvernance et d’autres déterminants sociaux de la santé. Les pauvres et les personnes vulnérables ont non seulement besoin d’être en bonne santé mais aussi de vivre bien.

Q: Que font les gouvernements et les organisations internationales pour promouvoir la cybersanté?

R: Les gouvernements fixent les règles et les organisations internationales ont une grande influence sur toutes les parties prenantes. Des politiques et des stratégies judicieuses de développement de la cybersanté, mettant suffisamment l’accent sur la réduction des inégalités, peuvent favoriser grandement l’adoption de technologies de cybersanté et ainsi en étendre les avantages. Quand les gens profiteront des avantages de la cybersanté, ils en feront la promotion et favoriseront son adoption à l’avenir. Les gouvernements et les organisations internationales peuvent, notamment, participer à créer un environnement propice au développement de la cybersanté dans les pays en élaborant des politiques et des stratégies nationales en vue de mettre sur pied une réglementation favorable à la cybersanté et en renforçant les capacités grâce, par exemple, à des programmes de formation continue pour tous les agents de santé.

Hamadoun Touré

Hamadoun Touré est Secrétaire général de l’Union internationale des Télécommunications, l’institution spécialisée des Nations Unies qui a pour but d’améliorer les technologies de l’information et de la communication, y compris la cybersanté, dans les régions mal desservies.

Q: De quelle façon la cybersanté peut-elle rendre les systèmes de santé plus efficaces?

R: Dans un monde caractérisé à la fois par une forte croissance démographique et par le vieillissement de la population, les technologies de l’information et de la communication joueront un rôle essentiel dans la prestation des soins de santé. En effet, les technologies de cybersanté permettent de suivre des patients à distance et de mieux communiquer les informations aux patients, améliorent l’accès à un avis médical, permettent d’organiser des consultations à distance et de bénéficier des avantages de la télémédecine, et enfin elles permettent d’accéder plus rapidement aux services d’urgence. D’autre part, les technologies de cybersanté permettent de mieux former les soignants et d’améliorer la surveillance des maladies, la collecte de données et la gestion des dossiers médicaux, favorisant ainsi la transparence.

Q: Y a-t-il des domaines dans lesquels l’effet des technologies de cybersanté n’est pas suffisamment démontré et où on aurait besoin de davantage de données factuelles pour élaborer des politiques solides et prendre des décisions concernant les investissements? Si, oui quels sont-ils?

R: Oui, nous avons encore besoin de données empiriques plus complètes et plus rigoureuses sur les avantages mesurables de la cybersanté du point de vue social et économique, mais il y a des indices évidents de l’efficacité des technologies de cybersanté dans certains domaines précis, par exemple: les SMS ou les messages vocaux envoyés aux patients pour leur rappeler de prendre leurs médicaments ou de venir à une consultation de contrôle, ou la formation des agents de santé et des médecins en milieu rural. On constate également que les applications de mhealth [santé mobile] pour téléphones portables sont particulièrement utiles pour le recueil de données, le suivi et l’analyse d’enquêtes de santé et l’enregistrement et le suivi des patients.

Q: Quels sont les obstacles à la mise en œuvre de programmes de cybersanté?

R: Il existe plusieurs obstacles, techniques, financiers ou politiques. L’un des principaux problèmes est l’extensibilité: en général, les projets pilotes réussissent mais lorsqu’ils sont appliqués à plus grande échelle, ils se révèlent chers et inefficaces en raison de la prolifération de systèmes distincts et indépendants. Pour réussir, il faudra beaucoup plus d’interopérabilité et de coopération entre toutes les parties prenantes que ce n’est le cas aujourd’hui.

Tore Godal

Tore Godal est conseiller spécial du Premier Ministre norvégien pour la santé mondiale. Le gouvernement norvégien apporte son soutien à Health Information Systems Programme, une organisation non gouvernementale spécialisée dans la mise au point et la maintenance de systèmes d’information sanitaire dans les districts et d’autres projets de cybersanté et de santé mobile dans les pays en développement.

Q: De quelle façon les technologies de cybersanté peuvent-elle rendre les systèmes de santé plus efficaces?

R: En améliorant progressivement les systèmes de soins et en optant pour des méthodes radicalement nouvelles de prestation de soins et de suivi. Saisir les données concernant un patient sur un téléphone ou une tablette dans un dispensaire rural puis transférer électroniquement ces données et extraire les informations nécessaires évite les procédures lentes et fastidieuses sur papier. Mais, et c’est plus important, les technologies de cybersanté peuvent modifier complètement la prestation des soins et le suivi. Les soignants qui sont en première ligne ont maintenant à leur disposition des outils tactiles pour les aider à prendre des décisions, et, grâce à la télémédecine, ils peuvent bénéficier d’avis d’experts. On peut donc définir de nouveaux rôles et informer les patients, qui peuvent prendre part au suivi.

Q: Y a-t-il des domaines dans lesquels l’effet des technologies de cybersanté n’est pas suffisamment démontré et où on aurait besoin de davantage de données factuelles pour élaborer des politiques solides et prendre des décisions concernant les investissements? Si, oui quels sont-ils?

R:Autant que je puisse en juger, nous manquons de données factuelles dans de nombreux domaines de ce que nous appelons la cybersanté, surtout en ce qui concerne les essais pilotes d’utilisation de téléphones portables dans la prestation de soins. Le plus difficile est que ces données soient pertinentes car le développement est très rapide et va aller en s’accélérant. S’intéresser plus aux preuves qu’au développement est risqué : imaginez que Steve Wozniak et Steve Jobs aient dû apporter la preuve de l’utilité de l’ordinateur qu’ils ont mis au point en 1976. Ils n’auraient pas été en mesure de le faire, mais, cependant, certains investisseurs ont cru que Steve Wozniak et Steve Jobs avaient la possibilité de changer le monde. La communauté internationale qui agit en faveur du développement est disposée à parier sur la cybersanté, sur la base de données factuelles limitées.

Q: Quels sont les obstacles à la mise en œuvre de programmes de cybersanté?

R: : L’un des principaux obstacles est financier : comment ceux qui proposent des solutions novatrices de cybersanté trouveront-ils un financement durable et des modèles d’entreprise qui leur permettent d’obtenir le capital nécessaire pour développer leurs projets? Les gouvernements nationaux devront de plus en plus s’intéresser à cette question. Un autre problème est de savoir comment appliquer des solutions simples dans un système de santé complexe et souvent rigide. Les préjugés contre les innovations qui remettent en cause les rôles habituels et les structures hiérarchiques sont encore un autre problème.

Ariel Pablos-Méndez

Ariel Pablos-Méndez est vice-administrateur chargé de la santé mondiale à l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID).

Q: De quelle façon les technologies de cybersanté peuvent-elle rendre les systèmes de santé plus efficaces?

R: La cybersanté commence à avoir un effet sur l’équité, l’efficacité et la qualité des systèmes de santé. Prenez, par exemple, les personnels de santé. Les difficultés auxquelles la communauté mondiale doit faire face vont bien au-delà de l’extrême pénurie de soignants. Elles ont aussi trait à la gestion, à la formation et à l’encadrement des agents de santé, aux outils d’aide à la prise de décisions et aux autres outils servant à améliorer la qualité, et l’accès aux autres composantes du système de soins, par exemple l’information des patients et les médicaments essentiels. La cybersanté et la santé mobile peuvent aider à surmonter ces difficultés.

Q: Y a-t-il des domaines dans lesquels l’effet des technologies de cybersanté n’est pas suffisamment démontré et où on aurait besoin de davantage de données factuelles pour élaborer des politiques solides et prendre des décisions concernant les investissements? Si, oui quels sont-ils?

R: Intuitivement, bon nombre de ces technologies semblent utiles et les gens n’ont donc par forcément besoin de données factuelles avant de les utiliser. Mais les gouvernements comme les donateurs doivent absolument disposer d’informations fiables sur leur efficacité et leur rentabilité pour pouvoir les adopter et les généraliser. Compte tenu de la rapidité de l’innovation dans ce domaine, nous avons besoin de méthodes d’évaluation novatrices et souples pour faire des choix en connaissance de cause. L’Observatoire mondial de la cybersanté, une initiative lancée par l’Organisation mondiale de la Santé en 2005 pour étudier la cybersanté, est un exemple de suivi des progrès à l’échelle mondiale, et de nombreuses autres organisations rassemblent des données sur des applications spécifiques.

Q: Quels sont les obstacles à la mise en œuvre de programmes de cybersanté?

A: Pour que les technologies de cybersanté puissent être appliquées à grande échelle, il faut absolument que les différents éléments d’un système puissent fonctionner ensemble. L’absence d’interopérabilité a été un frein à la diffusion des technologies de cybersanté aux États-Unis d’Amérique. Il nous faut maintenant dépenser beaucoup d’argent pour régler ce problème alors que, dans les pays en développement, où il n’y a pas encore trop d’applications incompatibles entre elles, l’interopérabilité est relativement peu coûteuse.

Les pays doivent absolument prendre en main leur système de santé et disposer pour cela des moyens nécessaires. C’est-à-dire non seulement qu’ils doivent disposer de moyens de connexion et avoir des compétences dans le domaine des outils numériques mais aussi que les ministères de la santé doivent pouvoir élaborer des politiques de cybersanté et des normes pour les achats dans le domaine de la cybersanté.

Lors de la mise en œuvre d’un programme de cybersanté – ce n’est pas le cas pour un seul projet ou une seule activité –, le plus difficile est de tenir compte de l’ensemble du contexte dans lequel s’inscrit le système de santé. Pour qu’une solution donnée puisse être appliquée à grande échelle et durablement, elle doit être efficace et rentable et pouvoir être intégrée sans difficulté dans le système de santé.

Eric Goosby

Eric Goosby est Coordonnateur de la lutte contre le sida dans le monde au Département d’État des États-Unis d’Amérique. À ce titre, l’Ambassadeur Goosby dirige l’ensemble de l’action internationale du Gouvernement des États-Unis contre le VIH/sida et supervise la mise en œuvre du Plan d'urgence du Président des États-Unis pour la lutte contre le sida (PEPFAR).

Q: De quelle façon les technologies de cybersanté peuvent-elle rendre les systèmes de santé plus efficaces?

R: Pour prodiguer des soins de qualité, il est fondamental d’intégrer efficacement des informations complexes provenant de multiples sources. Certaines technologies offrent aux différents acteurs du système de santé, y compris aux patients, un meilleur accès à l’information sanitaire. On commence à constater que ces technologies permettent d’améliorer la qualité, l’innocuité et l’efficacité des soins, y compris dans les pays en développement.

Les données utilisées pour la prestation de soins dans les pays durement touchés par le VIH/sida peuvent aussi servir à évaluer des programmes, à surveiller des maladies et à mener des travaux de recherche.

Q: Y a-t-il des domaines dans lesquels l’effet des technologies de cybersanté n’est pas suffisamment démontré et où on aurait besoin de davantage de données factuelles pour élaborer des politiques solides et prendre des décisions concernant les investissements? Si, oui quels sont-ils?

R: L’élaboration de politiques et la prise de décisions en matière d’investissement sont limitées par le manque de données factuelles sur l’effet des outils de cybersanté, en particulier lorsque ceux-ci sont utilisés à grande échelle pour soutenir les systèmes nationaux des pays à revenu faible ou intermédiaire. Le PEPFAR tente de déterminer comment les outils de cybersanté peuvent améliorer la prestation des services de santé. Nous souhaitons également calculer la rentabilité de chaque outil pour accroître l’impact de notre programme.

On généralement part de l’hypothèse que les systèmes de cybersanté – lorsqu’ils sont bien conçus – changeront le cours des choses. Mais avant que cette hypothèse puisse être totalement validée et puisse être la base d’une politique factuelle, il faut évaluer selon une approche rigoureuse les outils de cybersanté déjà utilisés.

Q: Quels sont les obstacles à la mise en œuvre de programmes de cybersanté?

R: Il existe d’importants obstacles à la mise en œuvre de la cybersanté, en particulier dans les pays en développement car ces pays ne disposent pas de suffisamment de praticiens qualifiés en cybersanté. En outre, de nombreux systèmes de cybersanté n’arrivent pas à reproduire le système sur papier qu’ils remplacent et, souvent, il n’y a pas d’interopérabilité entre les différentes maladies et les différents domaines programmatiques. Et c’est aussi une question de coût.

Q: Comment le PEPFAR participe-t-il à des programmes ou à des projets de cybersanté?

R: Nous dirigeons des travaux de recherche et nous collaborons avec d’autres donateurs pour créer une archive commune de conceptions de systèmes de cybersanté, de documents, d’outils et de codes réutilisables. Nous publions actuellement, grâce à un financement de l’Organisation mondiale de la Santé et en coordination avec l’Union internationale des Télécommunications, des normes sur l’interopérabilité des systèmes de santé afin que les multiples systèmes d’information sanitaire qui existent puissent être réunis pour former un tout viable.

Nous prenons des mesures pour soutenir le développement des capacités de cybersanté dans les pays. Par exemple, nous évaluons le niveau des compétences locales. Nous privilégions les investissements dans les technologies de santé efficaces, en particulier pour les pays auxquels elles sont destinées – et nous favorisons des solutions adaptées et généralisables, dont la maintenance peut être assurée au niveau local.■

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