Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

Les économies émergentes suscitent des innovations peu coûteuses

Une foule de dispositifs médicaux nouveaux, fiables, peu onéreux et spécialement adaptés aux besoins des pays à revenu faible ou intermédiaire arrivent sur le marché, en réponse à la demande accrue en soins médicaux d’un bon rapport coût/efficacité. Reportage de Ajanthy Arasaratnam et Gary Humphreys.

Will Harris/Design that Matters

Comment pratiquer des transfusions sanguines quand vous n’avez ni équipements médicaux, ni donneurs, ni sang? C’est la question qui se pose bien trop fréquemment dans nombre de pays d’Afrique sub-saharienne, où les dons de sang ne permettent pas de répondre à la demande en matière de transfusions et où les dispensaires, en particulier dans les zones rurales reculées, sont sous-équipés. En l’absence de sang et d’équipements, les médecins sont contraints de recourir, pour les patients ayant besoin d’une transfusion comme les femmes en situation d’hémorragie après la rupture d’une grossesse ectopique, à une forme grossière d’autotransfusion, à l’aide d’ustensiles de cuisine.

Le Dr Kathleen Sienko, un maître de conférences en bioingénierie à l’Université du Michigan aux États-Unis d’Amérique, explique: «le sang s’accumule dans les incisions opérées dans l’abdomen de la femme, avant d’être prélevé et déposé avec un petit pot ou une louche stérilisé dans une cuvette contenant des anticoagulants. À partir de là, il est filtré à travers un entonnoir revêtu d’une gaze, transféré dans une poche de sang et retourné sous forme de perfusion dans l’organisme de la patiente».

Bien qu’elles permettent certainement de sauver des vies, ces mesures grossières soulignent l’échec ou l’incapacité des autorités sanitaires des pays concernés à fournir des soins de santé adéquats. Elles reflètent aussi l'attention que l’industrie mondiale des dispositifs médicaux portent traditionnellement aux besoins des pays riches. Selon Espicom, une entreprise basée au Royaume-Uni qui collecte des données et réalise des analyses de marché pour le secteur de la pharmacie et des dispositifs médicaux, les dépenses mondiales consacrées à ces dispositifs ont été estimées pour l’année 2010 à 260 milliards de dollars (US$) environ, l’essentiel de ces ventes étant généré par une poignée de fabricants installés dans des pays à revenu élevé.

De la même manière, l’utilisation de dispositifs médicaux se concentre dans les pays à revenu élevé, puisque 13% seulement de la population mondiale bénéficient de 76% des dispositifs disponibles dans le monde.

Par le passé, lorsque les entreprises produisant des dispositifs médicaux cherchaient à satisfaire les besoins des pays à revenu faible ou intermédiaire, elles avaient tendance à supprimer les caractéristiques des produits de haute technologie prévues pour des pays plus développés pour les commercialiser dans des pays plus pauvres, une démarche appelée «glocalisation».

D’après Denise Kruzikas, Directrice de Healthymagination chez General Electric (GE), une initiative visant à promouvoir l’innovation en matière de soins médicaux, le secteur reconnaît de plus en plus qu’éliminer les sonneries et les sifflets est rarement suffisant pour adapter un dispositif médical à du personnel de santé pouvant avoir une formation et des compétences techniques insuffisantes et travaillant dans un environnement qui n’est pas toujours équipé pour accueillir la technologie.

Par exemple, les dispositifs voraces en énergie – conçus pour fonctionner dans des pays riches disposant de réseaux électriques - peuvent amener les employés des hôpitaux et des dispensaires dans les pays pauvres à se battre pour trouver des générateurs ou à fouiller les rebus pour dénicher des batteries. En outre, ces dispositifs non conçus pour résister à la chaleur, à l’humidité ou à la poussière ou pour être utilisés de manière intensive ne dureront probablement pas très longtemps.

Ce type de problèmes ont contribué à créer une situation dans laquelle une grande part des dispositifs médicaux dont disposent les pays en développement est partiellement ou totalement inutilisable. En Afrique sub-saharienne, d’après les Guidelines for health care equipment donations de l’OMS, jusqu’à 70% de l’équipement médical est inutilisé.

Les entreprises commençant à reconnaître le potentiel des marchés des pays à revenu faible ou intermédiaire, leur démarche semble en voie de changement. Radha Basu, directrice du Frugal Innovation Laboratory de l’Université Santa Clara en Californie, pense que l’un des principaux moteurs de ce changement est la demande accrue en dispositifs médicaux à la fois robustes, efficaces et peu onéreux, de la part des économies émergentes, notamment la Chine et l’Inde.

Le plan quinquennal chinois en cours (2011-2015) affecte 41 milliards de dollars (US$) au développement de nouveaux hôpitaux et à la modernisation du système national rudimentaire de services de santé, tandis que le dernier plan quinquennal indien prévoit une augmentation de la part de l’État dans les dépenses totales de santé d’ici 2017. «Le développement des marchés émergeants fournit de nouvelles raisons de produire des innovations médicales adaptées et accessibles physiquement et économiquement aux acheteurs à faible revenu. Il ne s’agit plus d’une intervention émanant de personnes «bien intentionnées» pour réduire les disparités d’accès aux soins de santé, c’est maintenant une activité profitable», indique Radha Basu.

General Electric est un exemple parfait d’entreprise ayant compris le potentiel commercial de ce qu’on appelle maintenant les «innovations frugales». Récemment, GE a réorganisé ses opérations en Inde pour répondre à la demande croissante de ce pays en dispositifs médicaux. L’entreprise ne fait pas que commercialiser des dispositifs médicaux peu onéreux sur le continent indien. Elle prend aussi en compte les conditions locales lorsqu’elle met au point et teste de nouveaux produits, lesquelles peuvent inclure les pannes de courant, des fluctuations de tension, des niveaux élevés d’empoussièrement et de pollution et l’utilisation intensive des équipements. L’un des produits issus des efforts de la société dans le domaine des «innovations frugales» ayant eu le plus de succès est la couveuse Lullaby, qui fournit une chaleur directe dans un berceau ouvert et aide les nouveau-nés à s'adapter progressivement à la température ambiante.

Au prix de 3000 dollars l’unité en Inde, la couveuse Lullaby est peu coûteuse par rapport aux couveuses que GE commercialise aux États-Unis d’Amérique, dont le prix démarre à 12 000 dollars et qui, outre leur fonction de base qu’est le chauffage, assurent aussi par exemple une surveillance de la fréquence cardiaque du nourrisson et de son poids. La couveuse Lullaby a été lancée en Inde en mai 2009 et il est maintenant possible de l’acquérir dans 62 pays, dont la Belgique, le Brésil, Dubaï, l’Égypte, l’Italie, la Fédération de Russie et la Suisse.

East Meets West/Luciano Moccia

«La couveuse Lullaby était destinée aux marchés ruraux d’Inde et d’Indonésie, mais elle est maintenant commercialisée dans un grand nombre d’autres pays», indique Denise Kruzikas. Dans les 12 mois suivant son lancement, GE a vendu 1500 exemplaires de cette couveuse, dont la moitié en Inde, notamment dans des petites villes rurales.

Tandis que les entreprises du secteur privé telles que GE progressent dans la mise au point et le déploiement de dispositifs médicaux à faible coût, les personnes «bien intentionnées» selon Radha Basu continuent d’apporter une contribution importante dans ce domaine et, à de nombreux égards, montrent la voie à suivre en définissant les règles de base pour concevoir un bon dispositif médical peu coûteux.

Le travail effectué à l’Université Rice au Texas (États-Unis d’Amérique) par des étudiants en bioingénierie et leur faculté qui ont fait équipe avec des médecins de l’Université du Malawi et de l’Hôpital pédiatrique du Texas est un bon exemple de ce type d’effort. En collaboration avec une entreprise de design industriel basée en Californie, 3rd Stone Design, ils ont mis au point un respirateur à pression d’air positive continue par voie nasale à barbotage (PPCn à barbotage) extrêmement peu onéreux pour aider les nouveau-nés, et en particulier les prématurés, à respirer.

Les PPCn à barbotage sont d’un usage courant dans les services pédiatriques du monde développé, où ils servent à traiter les nourrissons ayant des difficultés respiratoires. Néanmoins, comme le fait remarquer le Dr Rebecca Richards-Kortum, Directrice du Rice 360, Institute for Global Health Technology at Rice University, ces appareils peuvent coûter jusqu’à 6000 dollars par unité et sont souvent trop chers pour les hôpitaux des pays à revenu faible ou intermédiaire.

En utilisant des composants rudimentaires disponibles dans le commerce, il est possible de monter le PPCn à barbotage Rice pour 160 dollars et, selon le Dr Richards-Kortum, cet appareil délivre la même pression thérapeutique que les dispositifs installés dans les hôpitaux du monde développé. Les données préliminaires d’un essai clinique récemment mené au Queen Elizabeth Central Hospital à Blantyre au Malawi laissent à penser que cet appareil peut améliorer de manière importante la survie des nourrissons souffrant de détresse respiratoire. En juillet 2012, le projet d’introduction du PPCn à barbotage a été l’un des trois sélectionnés pour recevoir une subvention allant jusqu’à 2 millions de dollars de la part de Saving Lives at Birth: un défi de grande ampleur pour la mise au point d’initiatives destinées à appuyer le déploiement de la technologie au Malawi.

Pour John Anner, président d’East Meets West, une organisation non gouvernementale œuvrant principalement dans le domaine de la santé et de l’éducation en Asie, rendre les dispositifs médicaux accessibles aux pays à faible revenu n’est pas seulement un problème de réduction du coût unitaire initial. «Ce qui importe c’est la durabilité de l’équipement – ce qu’il faut dépenser pour en disposer au cours du temps. C’est là le principal paramètre, explique-t-il. Ce point est facile à comprendre pour quiconque a déjà dû dépenser 50 dollars pour une cartouche d’imprimante. En ce qui concerne les PPCn à barbotage, John Anner souligne que si un dispensaire ou un hôpital a réussi à se procurer un tel appareil à faible coût, il lui reste encore à payer pour les consommables.

«Le remplacement d’une tubulure de ventilation peut coûter 300 dollars par semaine», indique-t-il. C’est pour cette raison qu’East Meets West a conçu son PPCn à barbotage pour être extrêmement durable et ne pas comporter de pièce d’usure. Le programme Breath of Life d’East Meets West assure aussi la formation clinique et technique du personnel hospitalier et surveille chacun de ses 4500 appareils en usage dans plus de 300 hôpitaux de huit pays.

Comme Denise Kruzikas, John Anner insiste sur la durabilité et la simplicité d’utilisation, mais affirme que ces objectifs ne doivent pas être poursuivis aux dépens de l’apparence. «L’aspect extérieur est en point important», dit-il. «Les dispositifs doivent avoir l’air moderne, de manière à ce que les hôpitaux soient fiers de les utiliser et à ce que les patients aient l’impression de recevoir le traitement qui leur faut.» La problématique de la première impression s’est aussi imposée dans le développement du PPCn à barbotage de l’Université Rice, les premières versions ayant essuyé des critiques pour leur aspect trop improvisé.

Bien sûr, à la fin de la journée, une belle allure n’apporte rien si le dispositif s’avère non fiable. La coordinatrice de l’Unité Dispositifs médicaux de l’Organisation mondiale de la Santé à Genève, le Dr Adriana Velazquez Berumen, explique: «un chirurgien qui a besoin d’une machine d’anesthésie peut faire appel à un appareil simple, mais celui-ci doit également être sûr et efficace, sans compter qu’il doit être abordable et convenir au milieu hospitalier local.»

En outre, l’importance accordée à l’adaptation au contexte local aux stades de la conception et du développement, à l’efficacité clinique et à la robustesse, qui semble caractériser les tentatives pour mettre au point des dispositifs médicaux peu onéreux, laisse à penser que ces dispositifs pourraient s’avérer plus fiables, dans l’ensemble, que leurs équivalents plus coûteux. Outre leur plus grande fiabilité, ils pourraient aussi être plus accessibles.

D’après Radha Basu: «les dispositifs médicaux peu onéreux offrent un potentiel énorme pour réduire le fossé entre les mondes développé et en développement et pour couvrir «le dernier kilomètre» jusqu’aux patients de la manière la plus innovante.»

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