Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

La médecine factuelle est indispensable aux progrès médico-sanitaires en Chine

La médecine factuelle, qui utilise les meilleures données scientifiques disponibles pour prendre des décisions sur chaque patient, présente de nombreuses possibilités encore inexploitées d’améliorer la santé en Chine. Youping Li s’entretient avec Ursula Zhao.

Youping Li
Youping Li

Le Professeur Youping Li, spécialiste de l’immunologie des transplantations d’organes, a consacré les 18 dernières années à la mise en place en Chine d’une médecine fondée sur des données probantes, initialement, en sa qualité de vice-doyenne chargée de la recherche à l’Hôpital de la Chine de l’Ouest, à l’Université du Sichuan, dans la ville de Chengdu (1996 à 2001).
En 1997, elle a fondé avec le Ministère de la Santé le Centre de médecine factuelle, qui est devenu le quatorzième Centre Cochrane en 1999. Depuis 2002, elle a contribué à la mise en place de 18 centres subsidiaires de médecine factuelle dans l’ensemble de la Chine avec le Ministère de l’Éducation. Depuis 2003, le Dr Li est membre du Comité d’experts de l’OMS de la Sélection et de l’utilisation des médicaments essentiels.
En 2007, elle a mis sur pied le registre chinois des essais cliniques dans le cadre du système d’enregistrement international des essais cliniques de l’OMS. Elle est rédactrice en chef de la Revue chinoise de médecine factuelle et corédactrice en chef du Journal of Evidence-Based Medicine Elle dirige le Centre de recherche sur la médecine factuelle à l’Hôpital de la Chine de l’Ouest où elle est également responsable du laboratoire essentiel du génie et de l’immunologie des transplantations agréé par le ministère de la Santé, ainsi que du Centre de recherche coopérative en ligne sur la médecine factuelle, agréé par le ministère de l’Éducation.

Bulletin de l’Organisation mondiale de la Santé 2014;92:160-161. doi: http://dx.doi.org/10.2471/BLT.14.030314

Q: Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à ce domaine?

R: Un mois après avoir terminé les quatre années de chercheur en immunologie des transplantations d’organes à l’Université de Pittsburgh aux États-Unis, en mai 1996, j’ai regagné l’Hôpital de la Chine de l’Ouest où j’avais travaillé auparavant. Un jour Ming Liu, un professeur associé qui avait travaillé avec le Cochrane Stroke Group à Edimbourg en Écosse, est venue à mon bureau pour me demander de l’aider à mettre sur pied un Centre Cochrane en Chine.
J’étais fermement convaincue que le domaine de la médecine factuelle était essentiel et, après une brève discussion avec le doyen et d’autres à l’hôpital, nous avons approuvé la proposition et réuni 100 000 yuans (environ 12 000 dollars (US $) en 1996) en une semaine à peine. Ce qui s’est passé ensuite a dépassé mes attentes. Deux mois plus tard, le Dr Liu a été envoyée soudain à l’étranger et c’était à moi qu’il appartenait de mener à bien seule cet important projet.

Q: D’où venait l’idée de mettre sur pied un tel centre?

R: Au début de 1996, des responsables du ministère de la Santé accompagnés de Ming Liu comme traductrice se sont rendus au Centre Cochrane du Royaume-Uni à Oxford où Iain Chalmers leur a parlé de la Collaboration Cochrane et leur a demandé s’ils souhaitaient créer un Centre Cochrane en Chine.

Q: Comment vous y êtes-vous prise?

R: En octobre 1996, j’ai reçu un message encourageant d’un Vice-ministre de la Santé et en novembre [le regretté] Chris Silagy, alors Directeur du Centre Cochrane pour l’Australasie, m’a envoyé deux pages d’explications m’indiquant comment mettre sur pied un centre Cochrane. Tout d’abord en février 1997, nous avons soumis une demande officielle pour ouvrir le premier centre de médecine factuelle en Chine – il s’agissait là de la première étape avant de demander le statut Cochrane. Deux semaines plus tard, nous avons obtenu le feu vert avec des observations très positives d’un haut responsable du ministère de la Santé considérant «la médecine factuelle comme indispensable pour l’avenir de la Chine».
Ainsi, avec l’appui des autorités provinciales du Sichuan, de notre université et de notre hôpital, nous avons ouvert le centre dans la ville de Chengdu. En 1997, nous avons reçu une subvention de 40 000 yuans (environ 5000 dollars (US $)) de la Fondation nationale chinoise pour les Sciences naturelles qui nous a aidés à organiser notre premier séminaire de formation à la médecine factuelle. En 1998, plusieurs organisations, dont le Conseil médical chinois, le Programme commun sino-australien et l’OMS ont soutenu nos travaux, ce qui fait que la petite subvention de 40 000 yuans a finalement permis de faire de grandes choses.

Q: Comment le centre a-t-il commencé ses travaux?

R: Nous avons commencé par évaluer l’efficacité de certaines interventions contre les maladies sur lesquelles la Collaboration Cochrane produit des revues systématiques, notamment dans les domaines de la santé de la mère et de l’enfant, des maladies cardio-vasculaires, de l’endocrinologie du métabolisme, des maladies respiratoires, de la santé mentale, du système musculosquelettique et du cancer – qui revêtent également une importance en Chine.
Nous avons aussi considéré la médecine interne, la chirurgie et la médecine traditionnelle chinoise. Tout d’abord, nous avons essayé d’associer des médecins à notre projet, mais certains étaient trop occupés, d’autres savaient peu de chose sur l’épidémiologie clinique et n’avaient pas les compétences nécessaires en informatique, alors que d’autres encore craignaient une érosion de leurs pouvoirs. Nous nous sommes donc adressés à des étudiants en médecine qui continuent de représenter une partie importante de nos participants.

Q: Avez-vous rencontré des résistances?

R: Oui. Beaucoup de gens n’avaient aucune idée de ce qu’était la médecine factuelle et contestaient la contribution qu’elle pouvait apporter à notre pays. Nous avons passé beaucoup de temps à expliquer le travail de la Collaboration Cochrane aux autorités médicales et au grand public en publiant des articles dans des revues spécialisées et des revues courantes et en donnant des interviews à des journaux et à des chaînes de télévision.

Q: Comment votre centre a-t-il rejoint la Collaboration Cochrane?

R: Le gouvernement chinois a joué un rôle déterminant et la Collaboration Cochrane – par le biais du Centre Cochrane d’Australasie – nous a généreusement aidés pendant toute la phase de notre candidature. En 1997, nous avons organisé le premier séminaire Cochrane à Chengdu avec l’aide de Chris Silagy. Lorsqu’il a constaté l’appui important apporté par le ministère de la Santé et la participation de 147 stagiaires de 17 provinces et qu’il a compris que j’étais en mesure de gérer le tout, il a été convaincu de la possibilité d’aller de l’avant. Nous étions alors prêts à mettre en place un Centre Cochrane en Chine. Après avoir suivi ses conseils et étudié de précédentes candidatures, nous sommes devenus le quatorzième Centre Cochrane en 1999.

Q: Que s’est-il passé ensuite?

R: Il a fallu d’abord apprendre comment rechercher et récupérer manuellement des documents de revues chinoises. Nous avons envoyé des stagiaires au Centre Cochrane australasien pendant trois mois et invité des formateurs des Centres Cochrane d’Allemagne, d’Australie et du Royaume-Uni à assurer une formation en Chine. Seuls les meilleurs étudiants ont été retenus pour l’étape suivante qui consistait à préparer un examen systématique sous la direction d’un formateur. Ensuite, nous avons organisé d’autres stages de formation pour d’autres participants prometteurs avec l’appui d’auteurs chevronnés d’examens Cochrane.
Aujourd’hui, beaucoup de ces participants sont devenus des auteurs connus d’examens systématiques en Chine et ils jouent désormais un rôle déterminant dans la promotion de la médecine factuelle dans notre pays. Grâce au travail de notre centre, la médecine factuelle a été reconnue par le ninistère de la Santé et décrite dans l’Annuaire de la santé chinoise en 1998, 2000 et 2002 comme l’un des rares domaines où la Chine rattrapait rapidement son retard sur les normes mondiales.

Q: La Collaboration Cochrane internationale est bien connue pour promouvoir l’examen systématique en tant qu’étalon or de la synthèse des données factuelles. Quand les chercheurs chinois ont-ils commencé à procéder à des revues scientifiques?

R: Il y en avait très peu avant notre adhésion à la Collaboration Cochrane. Aujourd’hui, le secteur est en pleine expansion. Avec l’appui de la Collaboration Cochrane, nous avons formé plus de 10 000 contributeurs potentiels et nous disposons désormais d’un réseau national de 2264 contributeurs dans plus de 25 villes et provinces qui recherchent et analysent les essais contrôlés randomisés pertinents pour procéder aux revues systématiques Cochrane.
Toutefois, certaines des données scientifiques obtenues ne concernent pas des questions importantes de santé publique et le principal problème auquel nous nous heurtons est la qualité inégale des revues systématiques en Chine, en partie parce que nos cours universitaires en épidémiologie clinique, en statistique et en informatique sont en retard sur le niveau des cours offerts à l’étranger.

Q: Quand les chercheurs chinois ont-ils commencé à procéder à des essais randomisés?

R: Le premier a été publié par Zhuming Jiang sur la nutrition parentérale dans une revue étrangère pendant les années 80. Le groupe de recherche dirigé par Lisheng Liu et Wen Wang a procédé à quelques études majeures avec l’équipe du Professeur Richard Peto à l’Université d’Oxford. Malheureusement, ni les autorités chinoises ni le secteur de la santé n’ont manifesté de l’intérêt pour l’élaboration d’une politique visant à encourager les chercheurs à procéder non seulement à des essais contrôlés randomisés mais à n’importe quel type d’essais cliniques. La recherche clinique sur les maladies touchant des millions de personnes reste un phénomène récent dans notre pays. Malgré les efforts consentis au Centre Cochrane chinois, il reste encore un énorme potentiel inexploité de production d’études primaires pouvant servir à promouvoir la santé de la population.

Q: Pourquoi les études sur des animaux et non pas des êtres humains restent-elles la forme dominante de la recherche en santé en Chine?

R: Rares sont les personnes qui réalisent l’importance des essais cliniques – non seulement en Chine – mais dans le monde entier. Des inventions et des découvertes essentielles, comme le microscope et les antibiotiques, ont dominé la science au cours du siècle dernier. En Chine, la plupart de nos revues médicales publient des études fondées sur des expériences faites sur l’animal mais, à la différence des éléments obtenus d’essais cliniques chez l’homme, ces résultats ne peuvent être utilisés directement pour améliorer la pratique clinique.
En Chine, nous n’avons pas pris conscience des risques qu’il y avait à trop se fonder sur des études sur l’animal, et ce jusqu’à la flambée de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) en 2003. À l’époque, la recherche fondamentale n’offrait pas de solutions pour la prise en charge clinique du SRAS. La maladie a conduit la Chine et d’autres pays à réévaluer l’importance de la recherche clinique pour la prévention et le traitement des maladies infectieuses émergentes.

Q: La Chine veut parvenir à la couverture sanitaire universelle en 2020. Dans quelle mesure a-t-elle recours à la médecine factuelle pour atteindre cet objectif?

R: La médecine factuelle est indispensable pour obtenir les données de qualité nécessaires pour améliorer la qualité des soins de santé en Chine et pour prendre les décisions voulues et élaborer des politiques. Elle a fourni des données pour la réglementation des médicaments essentiels et l’usage rationnel des médicaments, pour la formation des agents du secteur de la santé et pour la mise au point des directives cliniques.

Q: Quel rôle la médecine factuelle peut-elle jouer dans l’évaluation de la médecine traditionnelle chinoise et notamment de l’acupuncture?

R: Depuis 1999, les principaux responsables du Bureau national de médecine traditionnelle chinoise, Zhengji Li et Baoyan Liu, sont favorables à l’approche factuelle et la considèrent comme essentielle pour nous aider à faire connaître la médecine traditionnelle chinoise à l’extérieur. J’ai toujours dit que la médecine factuelle, une approche initialement élaborée pour résoudre les problèmes en médecine occidentale, ne pourra être adoptée en Chine sans tenir compte du secteur important de la médecine traditionnelle. C’est pour cela que l’Académie chinoise de Médecine traditionnelle, responsable de la surveillance des activités dans ce domaine, est devenue un centre subsidiaire de notre Centre de recherche coopérative en ligne sur la médecine factuelle.

Q: Comment envisagez-vous l’avenir?

R: Certaines des données scientifiques cliniques que nous produisons en Chine ne répondent pas aux normes internationales parce que nous n’avons pas assez de chercheurs qualifiés ni une réglementation adéquate des essais cliniques. Par exemple, il n’existe aucune exigence d’enregistrer les essais cliniques à l’avance et les prescriptions concernant les examens éthiques laissent également à désirer. La médecine factuelle en Chine est un projet à long terme qui nécessite la collaboration de nombreuses personnes pour obtenir les meilleurs résultats. J’espère que notre Gouvernement nous fournira à l’avenir un appui politique renforcé, qu’il établira la réglementation nécessaire qui fait encore défaut concernant les essais cliniques et qu’il augmentera le budget de la recherche fondée sur des bases factuelles.

Partager

Liens connexes

  • Chine
    Profil sanitaire du pays