Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé

La pollution atmosphérique comme facteur de l’équation du changement climatique

L’an prochain se tiendra à Paris un cycle de discussions internationales capitales sur le climat. Alors que les pays s’y préparent, le problème croissant de la pollution atmosphérique devient d'une importance capitale dans le débat sur le changement climatique et la santé. Fiona Fleck s’entretient avec Marit Viktoria Pettersen, conseillère pour les questions environnementales auprès du gouvernement norvégien

Marit Viktoria Pettersen

Marit Viktoria Pettersen est conseillère principale auprès du gouvernement norvégien. Elle travaille sur le changement climatique et les questions environnementales depuis 20 ans, notamment en tant que négociatrice sur le climat pour la Norvège. Elle a obtenu en 1994 un diplôme de chimie de l’atmosphère à l’Université d’Oslo. Elle a pris part aux travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et a reçu un certificat du prix Nobel de la Paix de la part du GIEC en 2007. Elle a fait ses premiers pas à l’Agence de l’Environnement, puis au ministère de l’Environnement, en 1996. Depuis 2009, elle travaille au sein du ministère des Affaires étrangères en Norvège. Ses travaux portent actuellement sur le changement climatique, la pollution atmosphérique et la santé mondiale du point de vue de la coopération au développement. Elle représente la Norvège au sein de la Coalition pour le climat et l’air pur.

Bulletin de l'Organisation mondiale de la Santé 2014;92:553-554. doi: http://dx.doi.org/10.2471/BLT.14.030814

Q: Vous avez fait partie pendant 10 ans de l’équipe norvégienne de négociation sur le climat au sein de la conférence des Nations Unies sur les changements climatiques. À partir de quel moment les questions sanitaires ont-elles fait leur entrée dans les débats?

R: Dès l’entrée en vigueur de la Convention-cadre des Nations Unies, il fallait faire des progrès en matière d’engagement des pays dans le domaine de la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Il est ensuite apparu clairement que ces émissions augmentaient rapidement et que les pays en subissaient les conséquences de plein fouet. Par conséquent, les débats ont commencé à porter également sur la façon de s’adapter au changement climatique. La santé faisait partie de ces discussions, mais les questions sanitaires n’étaient pas explicitement à l’ordre du jour.

Q: De quelle façon la Norvège a-t-elle contribué à intégrer la santé au débat sur le changement climatique?

R: La Norvège s’intéresse depuis longtemps à la question du changement climatique. Elle a commencé à faire porter ses efforts sur la santé lors des négociations des Nations Unies sur le changement climatique en 2009, lorsque notre délégation a rencontré l’équipe de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) qui travaillait sur les effets du changement climatique sur la santé. Nous connaissions les conséquences sanitaires du changement climatique, mais nous avons pris davantage conscience de la gravité de la situation pour les populations défavorisées et vulnérables. Nous nous sommes également rendu compte de l’importance de la participation du secteur de la santé dans les mesures d’adaptation et de préparation des pays. Depuis lors, la Norvège a soutenu les travaux de l’OMS visant à rendre les questions de santé plus visibles pendant des discussions sur le climat. Nous avons également collaboré avec l’OMS sur des projets dans les pays en développement, en particulier en Afrique, notamment sur les services climatologiques liés à la santé (système d’alerte rapide pour les maladies liées au temps et au climat, par exemple le paludisme et la méningite).

Q: Quels sont les types de projets financés par la Norvège et dans quels pays sont-ils mis en œuvre?

R: La Norvège travaille sur la réduction des émissions, dans un grand nombre de pays en développement. Nous avons mis en place en 2008 l’initiative internationale Climat et Forêts afin de contribuer à la réduction de la déforestation et de la dégradation des forêts, et nous gérons un programme de promotion de l’accès aux énergies renouvelables dans les pays à faible revenu. Nous soutenons également des fonds et programmes d’adaptation au changement climatique, en particulier dans les domaines de la sécurité alimentaire, de la réduction des risques des catastrophes, des services climatologiques et de la santé. Ces dernières années, la Norvège a augmenté peu à peu la part de l’aide publique au développement consacrée à l’adaptation au changement climatique et à l’atténuation de ses effets, jusqu’à atteindre environ 20% du budget total de l’aide au développement. Pour le ministère des Affaires étrangères, il s’agit d’une question d’équité, dans la mesure où les populations les plus concernées sont celles qui ont le moins contribué à l’apparition du problème. Les femmes et les enfants sont les plus lourdement touchés et sont donc prioritaires dans les efforts de coopération au développement de la Norvège.

Q: Nombreux sont ceux qui considèrent la pollution atmosphérique et le changement climatique comme deux questions différentes. Que leur diriez-vous pour les convaincre du fait que ces questions sont liées?

R: Des études récentes montrent que la pollution atmosphérique est néfaste pour la santé et tue plus de 7 millions de personnes par an. Les sources de ces polluants sont souvent les mêmes que les sources des gaz à effet de serre: principalement la combustion des combustibles fossiles et de la biomasse. L’un des principaux polluants est le carbone noir, qui se forme par la combustion incomplète des combustibles fossiles. Le carbone noir a à la fois un effet de réchauffement et de pollution, ce qui signifie que la réduction des émissions de carbone noir permet de résoudre deux problèmes à la fois. Le lien entre santé et climat a été fait il y a quelques semaines, lorsque le Président Barack Obama a lancé un plan national de contrôle des émissions des centrales électriques aux États-Unis [d’Amérique] et qu’il a utilisé l’argument de la santé, indiquant que ces mesures pourraient permettre d’économiser de l’argent et de sauver des vies. J’espère que d’autres pays utiliseront l’argument de la santé afin d’obtenir du soutien pour les mesures relatives au changement climatique, car tout le monde se soucie de son bien-être et de celui de ses enfants.

Q: Pourquoi le carbone noir est-il aussi nocif?

R: Le carbone noir est un élément essentiel des particules les plus fines, connues sous le nom de «PM2,5», qui pénètrent dans les poumons et affectent également les fonctions cardiaques. Le carbone noir peut aussi contenir d’autres éléments toxiques, ce qui explique l’importance de la réduction des émissions de cette substance. La cuisson traditionnelle sur des poêles situés à l’intérieur des maisons est le principal problème. Elle tue 4,3 millions de personnes chaque année, principalement des enfants âgés de moins de 5 ans et des femmes, car les fumées, qui contiennent du carbone noir, peuvent entraîner des maladies respiratoires, des cancers, des accidents vasculaires cérébraux et des cardiopathies. La combustion incomplète dans les moteurs diesel est une autre source importante de carbone noir.

Q: Quelles mesures la Norvège a-t-elle prises pour réduire les gaz à effet de serre et la pollution atmosphérique?

R: Nous disposons d’une taxe sur le dioxyde de carbone depuis 1991; elle s’applique au secteur pétrolier et gazier, au transport et à l’industrie. Un mécanisme d’échange de droits d’émission a été lancé ces dernières années et couvre maintenant la plus grande part des émissions nationales de gaz à effet de serre. Ces incitations financières ont limité les émissions de gaz à effet de serre provenant de sources couvertes par le système comme la production d’énergie, l’industrie et le transport. Nous avons largement investi dans les énergies renouvelables et le transport public dans les villes et, grâce aux incitations financières, il y a maintenant sur nos routes davantage de voitures électriques et à haut rendement énergétique. Ces 20 dernières années, notre Agence de l’Environnement a procédé à des analyses coûts/avantages des mesures d’atténuation du changement climatique et de réduction de la pollution atmosphérique afin d’orienter les politiques gouvernementales de réduction des émissions. À mes débuts à l’Agence, nous avons analysé le coût des mesures de réduction des émissions en tenant compte des avantages pour la santé. Nous sommes arrivés à la conclusion que certaines mesures d’atténuation étaient assez rentables, car elles présentaient des avantages pour la santé (elles réduisaient les dépenses de santé et permettaient d’éviter des décès prématurés), et nous avons découvert que le transport et les poêles à bois étaient les principales sources de pollution atmosphérique. Afin de réduire ces émissions nocives, nous avons édicté des normes relatives aux poêles et l’industrie a commencé à produire des modèles plus efficaces.

Q: De quelle façon la Norvège s’est-elle investie dans la Coalition pour le climat et l’air pur?

R : La Coalition a été créée par six pays et le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) en février 2012. La Norvège a été le septième pays à rejoindre la Coalition et d’autres ont rapidement fait de même. À l’heure actuelle, environ 40 pays (développés et en développement) et 50 organisations sont membres, y compris l’OMS. L’idée de base est que les pays n’ont pas à attendre l’accord sur le climat de 2015: ils peuvent commencer à prendre des mesures dès maintenant afin de lutter contre le changement climatique. Au sein de la Coalition, notre travail est axé sur la réduction des polluants à courte durée de vie: carbone noir, méthane, ozone et hydrofluorocarbures. En effet, nous pouvons obtenir des résultats importants à court terme concernant la limitation du réchauffement climatique et l’amélioration de la santé en prenant des mesures visant à réduire l’émission de ces substances.

Q: Pourquoi?

R: Le dioxyde de carbone a une durée de vie d’environ un siècle, alors que les polluants à courte durée de vie sont constitués de gaz et de particules qui ont un effet de réchauffement et qui persistent dans l’atmosphère de quelques heures à environ 15 ans. En 2011, un rapport du PNUE et de l’Organisation météorologique mondiale a défini 16 trains de mesures que les pays peuvent prendre afin de réduire ces émissions. Certaines de ces mesures sont bénéfiques pour la santé humaine et permettent de limiter le changement climatique. L’une des priorités de la Norvège a été de soutenir la mise en œuvre de ces mesures dans les pays en développement, car celles-ci peuvent avoir un effet réellement positif sur la santé, par exemple en introduisant des poêles de cuisson et des carburants pour les voitures plus propres, des solutions alternatives au brûlage des déchets à l’air libre et une technologie moins nocive pour la production des briqueteries, ainsi qu’en faisant la promotion du transport public, de la bicyclette et de la marche à pied.

Q: La Norvège et d’autres pays proposent une résolution sur la pollution atmosphérique et le climat lors de l’Assemblée mondiale de la Santé de l’année prochaine. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet?

R : Il s’agit d’une initiative de la Coalition pour le climat et l’air pur. Lors de la réunion ministérielle qui s’est tenue à Oslo l’an dernier, la Norvège a proposé de mettre la santé à l’ordre du jour et la Coalition a décidé d’accorder la même importance au changement climatique et à l’air pur. Par conséquent, elle a mis sur pied un groupe spécial que je copréside avec Carlos Dora de l’OMS. À l’heure actuelle, nos 40 États membres et nos 50 organisations membres font pression pour obtenir une résolution de l’Assemblée mondiale de la Santé l’an prochain. La Norvège a d’abord pris la direction des opérations, puis le Bangladesh, les États-Unis d’Amérique, la France, le Panama et la Zambie ont rejoint le mouvement. Cette année, le débat général de l’Assemblée mondiale de la Santé a porté sur le changement climatique et la santé et, dans leurs déclarations, les pays ont présenté la façon dont ils sont concernés par cette question, notamment les problèmes qu’ils rencontrent en matière de pollution atmosphérique. Nous espérons que ce débat ainsi que la Conférence de l’OMS sur la santé et le climat ouvriront la voie à une résolution en 2015 proposant des engagements nationaux pour l’amélioration de la qualité de l’air dans le monde entier, idéalement pour atteindre des niveaux respectant les normes définies par l’OMS.

Q: Quels sont les pays qui ont pris des mesures de réduction de la pollution atmosphérique et qui ont obtenu des résultats?

R: De nombreux pays développés ont pris ce type de mesures, mais nous constatons toujours des niveaux de pollution élevés dans les villes, notamment à Londres et à Paris au printemps dernier, même si cela pourrait aussi être attribuable aux conditions météorologiques. La Chine vient de déclarer la guerre à la pollution atmosphérique et elle mène cette bataille sur le terrain réglementaire. Il n’en reste pas moins que la pollution atmosphérique reste un problème fondamental et de plus en plus grave dans les villes d’Asie et d’Afrique, étant donné qu’elle est étroitement liée à la rapidité du développement urbain.

Q: Que faut-il faire à ce sujet?

R: Malgré le très grand nombre de décès dus à la pollution atmosphérique dans le monde, peu de gens ont conscience du problème. Voilà pourquoi nous lançons, à l’occasion du Sommet sur le climat organisé par le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, Ban Ki-moon, le 24 septembre, une campagne de sensibilisation à l’échelle mondiale (De l’air pur à chaque inspiration) à destination des ministres de la santé et du grand public, car tout le monde a le droit de savoir qu’il existe des solutions au problème. Le mois dernier, nous avons lancé un projet de réduction des émissions de carbone noir et d’autres polluants à courte durée de vie dans les grandes villes, en particulier en Afrique. La Norvège, l’OMS et la Banque mondiale sont les chefs de file du projet en collaboration avec le PNUE et d’autres partenaires.

Q: L’an dernier, certaines grandes villes d’Asie ont présenté des niveaux de pollution bien supérieurs à ceux que l’OMS considère comme acceptables. Que font ces villes à ce sujet ?

R: Les villes indiennes présentent certains des niveaux de pollution atmosphérique les plus alarmants d’après une analyse par l’OMS des données fournies par les villes elles-mêmes. Beijing et d’autres villes chinoises, ainsi que leurs dirigeants, essayent de trouver des solutions à ce problème. Je suis abonnée à un fil Twitter donnant quotidiennement des informations sur les niveaux de pollution atmosphérique à Beijing et sur leur dangerosité. Il est important de surveiller les niveaux de pollution et de mettre en place des systèmes d’alerte rapide afin de pouvoir prendre des mesures et sauver des vies. Par exemple, ce printemps, la ville de Paris (France) a imposé des restrictions de circulation quotidiennes en mettant en place la circulation alternée des véhicules selon leur plaque d’immatriculation (paire ou impaire), accompagnée de la gratuité du transport public. Peu de villes africaines disposent de ce type de systèmes de surveillance ou d’alerte et elles sont actuellement dans l’incapacité de prendre de telles mesures ; voilà pourquoi elles ont besoin de toute urgence de systèmes d’alerte.

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