Alerte et action au niveau mondial (GAR)

Que révèle au monde et à ses dirigeants politiques la plus grande flambée d’Ebola de l’histoire?

Ebola à 6 mois

Que nous révèle cette flambée, qui fait les gros titres dans les médias depuis des mois, sur l’état du monde au sens large ? Qu’indique-t-elle de l’état et de la situation de la santé publique aux dirigeants politiques et aux citoyens qui les élisent?

Le Directeur général de l’OMS, le Dr Margaret Chan, donne une réponse en six points.

Premièrement, l’épidémie a mis en lumière les dangers des inégalités sociales et économiques croissantes dans le monde. Les riches sont les mieux soignés et les pauvres meurent dans leur coin.

Deuxièmement, les rumeurs et la panique se répandent plus vite que la maladie, ce qui coûte cher. Le virus Ebola déclenche une peur quasiment universelle. Celle-ci amplifie énormément les perturbations sociales et les pertes économiques, bien au-delà des zones d’épidémie.

La Banque mondiale estime que, dans leur immense majorité, les pertes économiques au cours d’une flambée proviennent des efforts irrationnels et non coordonnés du grand public pour éviter l’infection.

Troisièmement, quand un virus mortel et redouté frappe les déshérités et échappe à tout contrôle, c’est le monde entier qui est en danger. Nos sociétés du XXIe siècle n’ont jamais été aussi interconnectées, interdépendantes et raccordées par l’électronique.

Ce point est apparu clairement quand le virus a pénétré dans le centre d’exploitation du pétrole et du gaz naturel du Nigéria, la ville de Port Harcourt. Ce pays est le quatrième producteur de pétrole au monde et le second fournisseur de gaz naturel. Si cette flambée reprend, elle pourrait peser sur les perspectives économiques à l’échelle mondiale.

Quatrièmement, après avoir négligé les systèmes et services de santé fondamentaux pendant des décennies, il suffit d’un choc, comme un événement climatique extrême ou une épidémie, pour mettre un pays fragile à genoux.

Il est impossible de mettre sur pied ces systèmes en temps de crise. Au contraire, ils s’effondrent. Un système de santé dysfonctionnel signifie également que la population n’a aucune résilience aux chocs survenant dans notre monde avec une fréquence et une force toujours plus grandes, qu’ils soient dus au changement climatique, à la violence armée, aux troubles civils ou à un virus mortel et redouté.

L’OMS sait que, dans les trois pays les plus touchés, on observe un grand nombre de décès dus à d’autres causes, qu’il s’agisse du paludisme, de maladies infectieuses ou des moyens inexistants pour des accouchements sécurisés.

On ne connaît pas précisément l’ampleur de cette « urgence dans l’urgence », les systèmes de surveillance des statistiques sanitaires, déjà médiocres au départ, ayant maintenant complètement volé en éclats.

Il est cependant important de bien saisir un point : ces décès ne sont pas des « dommages collatéraux ». Ils sont tous inhérents au problème central : aucune infrastructure fondamentale de santé publique n’était en place et c’est ce qui a permis au virus d’échapper à tout contrôle.

En termes plus simples, cette flambée montre comment l’un des agents pathogènes les plus mortels au monde peut tirer parti de la moindre faille dans les infrastructures sanitaires, qu’il s’agisse des personnels de santé en nombre insuffisant ou de la quasi-absence de services de soins en isolement et de soins intensifs dans une grande partie de l’Afrique subsaharienne.

Cela fait au moins 20 ans que l’OMS fait valoir ces arguments. Certains signes donnent à penser qu’ils commencent désormais à être mieux entendus.

Lorsque les présidents et les premiers ministres des pays qui ne sont pas touchés font des déclarations sur le virus Ebola, ils attribuent à juste titre la propagation et la gravité sans précédent de la flambée épidémique au fait de «n’avoir pas réussi à mettre en place les infrastructures de base de la santé publique».

Un cinquième aspect particulièrement frappant est le suivant : le virus Ebola est apparu il y a près de 40 ans. Pourquoi les cliniciens sont-ils toujours démunis et n’ont ni vaccin ni traitement? La raison en est que, historiquement et géographiquement, Ebola est resté confiné dans des pays africains pauvres.

Il n’y a pratiquement aucune incitation à la recherche-développement. Un secteur orienté sur le profit n’investit pas dans des produits destinés à des marchés qui n’ont pas les moyens de payer.

De nouveau, cela fait plus de 10 ans que l’OMS essaie d’attirer l’attention sur ce problème, comme encore tout récemment lors des délibérations du groupe de travail consultatif d’experts sur le financement et la coordination de la recherche-développement.

Désormais la réalité de cet échec de la recherche-développement et des marchés s’étale sur les écrans de télévision et à la une des journaux avec des cliniciens démunis venus du monde entier qui essaient, dans leurs vêtements de protection, d’aider les populations pauvres et désespérées d’Afrique, au péril de leur vie et parfois en la perdant.

Pour ce qui est des traitements et vaccins expérimentaux, l’OMS a agi rapidement pour obtenir l’approbation éthique et coordonner à l’échelle mondiale des efforts concertés pour faire progresser les produits les plus prometteurs.

Il y a trois semaines, l’Organisation a réuni plus d’une centaine des principaux experts dans le monde pour se pencher sur les nombreuses questions complexes relatives à l’utilisation de ces produits médicaux expérimentaux. Résultat, cette flambée du virus Ebola sera peut-être la première dans l’histoire que l’on pourra combattre à l’aide de vaccins et de médicaments.

Pour les vaccins, les essais sur des volontaires ont déjà commencé. Si la suite ne pose pas de problèmes, deux vaccins pourraient être prêts pour une introduction progressive vers la fin de l’année. Cinq à 10 médicaments sont également en cours de mise au point en allant le plus vite et dans les meilleures conditions de sécurité possible.

En ce qui concerne les vaccins, on considère que les quantités prévues pour la fin de l’année selon les projections seront suffisamment importantes pour avoir au moins un impact sur l’évolution future de la flambée.

Les experts ont également débattu des avantages et des inconvénients d’administrer aux malades des transfusions de sang total prélevé sur des patients ayant survécu à leur infection. Dans le passé, on a eu recours empiriquement à cette forme de traitement sur un petit groupe de patients et les résultats ont été prometteurs.

On a également étudié les plasmas de convalescents comme une autre option thérapeutique. Des deux possibilités, le recours aux plasmas de convalescents est celle qui est la plus complexe et la plus exigeante en termes d’installations et de compétences. Au bout du compte, l’utilisation de ce traitement expérimental en Guinée, en Sierra Leone et en République démocratique du Congo dépendra de la disponibilité de compétences techniques spécialisées.

Les experts ont décidé qu’il fallait donner la priorité à ces deux options thérapeutiques pour la poursuite des recherches. L’OMS est déjà en pourparlers avec des experts de la santé en Guinée, au Libéria, au Nigéria en République démocratique du Congo et en Sierra Leone. Ces discussions conjointes portent actuellement sur les aspects pratiques du recours aux transfusions de sang total ou aux plasmas de convalescents provenant de sujets ayant survécu à Ebola.

Dernier point, le monde est mal préparé à riposter à une urgence de santé publique sévère, durable et menaçante. Cette déclaration fait partie des principales conclusions du Comité d’examen, réuni au titre du Règlement sanitaire international, pour évaluer la riposte à la pandémie de grippe de 2009.

La flambée de maladie à virus Ebola prouve sans l’ombre d’un doute que le Comité avait parfaitement vu juste.