Directeur général

Témoignage de Mlle Anastasia Kamylk devant la cinquante-septième Assemblée mondiale de la Santé

Genève, Suisse
18 mai 2004

Anastasia Kamylk

Je vous suis très reconnaissante, Docteur Lee, de m’avoir donné l’occasion de dire quelques mots.

Bonjour, Mesdames et Messieurs. Pour moi, c’est un grand honneur de participer à l’Assemblée, parce que c’est ici que s’écrit l’histoire.

Tout d’abord, je voudrais vous raconter une histoire. Il était une fois un pays, et dans ce pays une ville où vivait une jeune fille. Elle était bonne élève, allait au collège, était très sage, et obéissait toujours à ses parents. A 18 ans, elle est tombée amoureuse pour la première fois. C’était un homme magnifique. Leur relation a duré deux ans. Un jour, il lui a annoncé qu’il s’en allait. Il lui a dit: « Ma chérie, pardonne-moi car je ne peux me pardonner ce que j’ai fait », puis il est parti. Peu de temps après, elle a été hospitalisée. Les gens étaient très gentils avec elle et, pour une raison qu’elle ignorait, ils la plaignaient. « Vous avez une infection à VIH » lui a dit le médecin le 14 janvier 1997.

C’est mon histoire. Une histoire entre les millions d’histoires de personnes qui vivent maintenant avec le VIH.

Voilà plus de sept ans que je vis avec le VIH. Pendant toutes ces années, j’ai suivi tout ce qui se passe dans le monde dans ce domaine.

Des questions me viennent sans cesse à l’esprit : « Comment se fait-il que le Gouvernement du Brésil ait trouvé le moyen d’assurer des thérapeutiques antirétrovirales à TOUS les citoyens vivant avec le VIH et le SIDA, ainsi que les fonds nécessaires, et que les autres gouvernements, en particulier en Europe orientale et en Asie centrale, en soient incapables ? » « Une vie polonaise n’a-t-elle pas la même valeur qu’une vie ukrainienne, une vie russe, une vie bélarusse, une vie kazakhe ou une vie géorgienne ? » « Pourquoi les laboratoires pharmaceutiques, auxquels la vente des antirétroviraux rapporte des millions, ne songent-ils pas à baisser le prix de ces médicaments et à sauver des millions de vies ? » Il semble que la vie humaine soit devenue une affaire rentable.

En signant des déclarations « de principe », les gouvernements assument la responsabilité du suivi des principes énoncés dans les déclarations. Dans la réalité, la vie des personnes séropositives pour le VIH n’a guère changé.

Dans le contexte du VIH/SIDA, les droits de l’être humain continuent d’être ignorés.

Dans de nombreux pays, les thérapeutiques antirétrovirales restent inaccessibles.

Vous savez que la plupart des personnes vivant avec le VIH en Europe orientale et en Asie centrale sont des toxicomanes, des jeunes entre 18 et 35 ans. Et que pour traiter un toxicomane au stade du SIDA, un traitement de substitution est nécessaire. Et en pareil cas, c’est VOUS qui décidez de la valeur d’une vie humaine – vous dont la position vous confère de l’autorité. Pensez un instant que votre seule signature, une simple instruction, peut sauver des millions de vies, comme elle peut les anéantir.

Aujourd’hui encore, on peut lire dans les journaux des articles qui parlent du « SIDA – fléau du vingtième siècle », des « victimes du SIDA », de cette « terrible maladie », responsable de stigmatisation et de discrimination. Et pourquoi le VIH et le SIDA sont-ils pires que le cancer ? Le cancer survient quel que soit notre comportement sexuel et que nous consommions des drogues ou non, et nous éprouvons donc de la compassion pour les personnes atteintes d’un cancer, et leur apportons notre soutien. Mais le problème du VIH a à voir avec la moralité sociale. Nous nous détournons des personnes dont nous estimons qu’elles se sont mal conduites. Alors nous perdons de vue le fond du problème de la toxicomanie et des rapports sexuels non protégés. Le VIH n’est que la conséquence, ses racines sont à l’intérieur de chacun.

Nous avons déjà créé une multitude d’organisations et d’associations qui s’emploient à faire face au problème du SIDA, des centaines de conférences ont eu lieu et une pléthore d’articles ont été écrits. Mais à quoi cela a-t-il abouti ?

Aux 8500 victimes que va faire le SIDA au jour de cette conférence. Et où sommes-nous, vous et moi ?

Nous sommes ici, dans cette belle ville hospitalière, à évoquer des questions concernant les personnes dont la vie est emportée par le SIDA, ou d’autres questions, par exemple, celles dont vous avez discuté hier.

Combien faudra-t-il encore organiser de réunions et de conférences avant que les personnes vivant avec le VIH dans chaque pays commencent à recevoir un traitement approprié et commencent à vivre sans redouter le lendemain, ou leur propre avenir ? Quand cesserons-nous de compter les disparus ? L’initiative « 3 millions d’ici 2005 » de l’Organisation mondiale de la Santé constitue réellement un moyen pour commencer à compter les vies sauvées et réduire la mortalité due au SIDA.

Les personnes réunies ici aujourd’hui sont responsables de leurs paroles et de leurs actes et, en définitive, c’est de votre décision que dépend le sort de chaque personne qui vit avec le VIH.

Imaginez ne serait-ce qu’un instant que vous avez passé un test et que le médecin vient de vous annoncer que vous avez une infection à VIH.

Je n’ai pas oublié cet instant.

La peur, le poids de la fatalité, le désespoir – ces sentiments m’ont submergée. Qu’allait-il se passer à présent ? Pourrais-je avoir un enfant ? Comment annoncer cela à mes proches et à ceux qui m’étaient chers ? Etait-ce réellement la fin ?

Désirant être seule et me cacher dans un coin, j’ai fui le cabinet du médecin en courant.

C’est maintenant seulement que je sais qu’avec le VIH une personne peut vivre pleinement. C’est maintenant seulement, après avoir rencontré au cours de ces sept années tant de séropositifs sous thérapeutique antirétrovirale, que j’ai pris conscience que les médicaments sauvent réellement des gens de la tombe. Je sais que je peux aimer, élever une famille et donner naissance à un enfant en parfaite santé.

Mais jusqu’à ce jour, la crainte m’obsède aussi, à l’heure où j’en aurai besoin, de ne pouvoir obtenir ce qui sauvera ma vie ou celle de mon enfant.

Tout être humain mérite de bénéficier de soins médicaux en cas de besoin, et tout être humain y a droit, qu’il souffre du VIH/SIDA ou d’une autre maladie. Et le médecin dans cet hôpital doit avoir tous les médicaments, tout le matériel et les fournitures nécessaires pour dispenser des soins médicaux intégrés et ne pas faire fi des droits de l’être humain ni de la loi.

De nombreuses personnes présentes maintenant dans cette salle prennent des décisions dans leur pays et sont investies d’une autorité.

C’est à VOUS que je m’adresse.

Ne l’oubliez pas, vous avez la responsabilité et le devoir d’agir pour le bien de vos concitoyens.

Et Dieu veuille que vos décisions protègent la dignité et les droits de chaque personne, même si cette personne vit avec le VIH.

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