Directeur général

Mondialisation et santé

Dr Margaret Chan
Directeur général de l’OMS

Remarques présentées à l’Assemblée générale des Nations Unies

Madame le Président de la Deuxième Commission, Monsieur le Professeur Sachs, distingués intervenants, Mesdames et Messieurs les membres du corps diplomatique, Mesdames et Messieurs,

Je vous remercie de m'avoir donné la possibilité de me joindre à vous. Le choix du thème de cette table ronde, "Mondialisation et santé", est particulièrement judicieux. Par ailleurs, le corps diplomatique est appelé à jouer un rôle crucial en ce qui concerne de nombreux dossiers essentiels touchant la santé mondiale.

Nous nous réunissons en pleine crise. Nous sommes confrontés à la fois à une crise énergétique, à une crise alimentaire, à une grave crise financière et nous voyons s’amorcer des changements climatiques menaçants.

Toutes ces crises ont des causes et des conséquences mondiales. Toutes ont des conséquences profondes, et profondément injustes, sur la santé. Je veux être claire: le secteur de la santé n’a pas été consulté lorsque les politiques à l’origine de ces crises ont été élaborées. Or c’est la santé qui en supporte les conséquences.

Pour ce qui est du changement climatique, tous les experts affirment que les pays en développement seront les premières victimes et les plus durement touchés. Le réchauffement de la planète sera progressif, mais les effets des événements météorologiques extrêmes seront soudains et durement ressentis.

Nous pouvons déjà mesurer les coûts pour la santé résultant des inondations, des tempêtes tropicales, des sécheresses, du manque d’eau, des vagues de chaleur et de la pollution atmosphérique dans les villes. Nous pouvons déjà mesurer les coûts pour la communauté internationale lorsqu’elle est appelée à apporter une aide humanitaire.

Par son essence même, le changement climatique est mondial. Les appels en faveur de l’aide internationale seront toujours plus fréquents et plus intenses alors que les pays doivent faire face à ses effets et aux coûts à supporter en s’efforçant de s’y adapter. Selon les dernières projections, l’Afrique sera gravement touchée dès 2020, c’est-à-dire dans 12 ans à peine.

D’ici là, 75 à 250 millions d’Africains devront faire face à une pénurie croissante d’eau. Dans 12 ans, les rendements des cultures dans certains pays africains devraient baisser de 50%. Je vous laisse imaginer les conséquences d’une telle tendance sur la sécurité alimentaire et la malnutrition.

Dans beaucoup de pays africains, l’agriculture reste la principale activité économique et les produits agricoles les principaux produits exportés. En milieu rural, beaucoup survivent, au jour le jour, grâce à l’agriculture de subsistance, sans aucun surplus, sans aucune marge de manoeuvre.

Je vous laisse imaginer ce que signifie la crise actuelle du prix des denrées alimentaires dans les pays en développement où une famille moyenne consacre jusqu’à 80% de ses revenus à se nourrir. Là encore, il n’y a pas de surplus ni de marge de manoeuvre pour absorber le choc.

Et puis il y a d’autres conséquences. Les choix en matière d’alimentation sont très sensibles à l’augmentation des prix. Or les premiers produits auxquels on renonce sont justement les plus sains qui sont presque toujours les plus coûteux – fruits et légumes et sources de protéines de haute qualité. Les produits transformés gras, sucrés et pauvres en éléments nutritifs offrent le meilleur moyen de calmer la faim.

Avez-vous déjà regardé un reportage sur la malnutrition et vu les nourrissons et les enfants au regard vide et au ventre gonflé dont s’occupent souvent des adultes suralimentés?

Voici la réponse: les produits bon marché dont abusent les adultes privent les enfants de nutriments absolument essentiels. Or les enfants qui ne reçoivent pas de protéines et d’autres nutriments au début de leur développement resteront marqués jusqu’à la fin de leurs jours. Quand des produits si essentiels pour l’existence deviennent hors de portée des plus pauvres, nous savons qu’il y a quelque chose dans notre monde qui ne tourne plus rond du tout.

Mesdames et Messieurs,

La semaine dernière, l’OMS a publié son Rapport sur la santé dans le monde, 2008. Ce Rapport évalue comment les soins de santé sont organisés, financés et dispensés dans les pays riches et les pays pauvres du monde entier. Il présente un certain nombre d’échecs et de carences qui ont donné lieu à un déséquilibre dangereux en matière d’état de santé aussi bien entre les pays qu’à l’intérieur des pays. Ce rapport a constaté des inégalités frappantes en matière d’issues sanitaires, d’accès aux soins et de coûts des soins. Je me bornerai à vous donner quelques exemples.

La différence de l’espérance de vie entre les pays les plus riches et les plus pauvres dépasse désormais 40 ans. Sur les 136 millions de femmes, selon les estimations, qui auront un enfant cette année, 58 millions ne bénéficieront d’aucune assistance médicale pendant l’accouchement et le post-partum, mettant ainsi en danger leur propre vie et celle de leur enfant. Les dépenses publiques annuelles consacrées à la santé varient dans le monde entre à peine 20 dollars et bien plus de 6000 dollars par personne.

Les 5,6 milliards d’habitants des pays à revenu faible ou intermédiaire doivent eux-mêmes régler directement plus de la moitié de leurs frais de santé, ce qui est extrêmement peu efficace. En effet, quand ils doivent régler eux-mêmes leurs frais de santé, les gens ont tendance à attendre que leur état devienne très grave. Le traitement est alors difficile, voire impossible, et les coûts beaucoup plus élevés.

Avec l’augmentation des coûts de la santé et la désorganisation des systèmes de protection financière, les dépenses personnelles consacrées à la santé font désormais tomber chaque année plus de 100 millions de personnes au dessous du seuil de pauvreté.

Cette ironie du sort est bien amère. À un moment où la communauté internationale soutient la santé en tant que moteur essentiel du progrès économique et moyen de réduire la pauvreté, le coût des soins devient en lui-même une cause de pauvreté pour des millions et des millions de personnes.

À l’instar des crises mondiales que nous connaissons, cette réalité défie les progrès réguliers et les tendances prometteuses que nous constatons depuis le début de ce siècle. Ces tendances et réalités nous montrent les deux faces de la mondialisation : un bon côté et un très mauvais côté.

Mesdames et Messieurs,

En août cette année, la Commission de l’OMS sur les Déterminants sociaux de la Santé a publié son rapport final. Sa principale préoccupation a trait aux disparités frappantes en matière de résultats sanitaires; son objectif est plus d’équité.

Le rapport met les gouvernements au défi de faire de l’équité un objectif politique explicite dans tous les secteurs. Ce sont les décisions politiques qui, au bout du compte, déterminent la gestion des économies, la structure des sociétés et la protection sociale dont peuvent bénéficier les groupes vulnérables et déshérités. Les disparités dans les résultats sanitaires ne sont pas une fatalité: elles signent un échec politique.

On retrouve dans ce rapport une affirmation frappante qui a étonné des lecteurs et provoqué un certain scepticisme en août. Je cite: l’application des recommandations de la Commission dépend d’une modification du fonctionnement de l’économie mondiale.

Peu après sa publication par la Commission, un article de la revue The Economist soulignait l’importance des arguments et des recommandations figurant dans le rapport. Mais il ajoutait que celui-ci se limitait à des déclarations de bonnes intentions lorsqu’il s’attaquait aux déséquilibres mondiaux dans la répartition du pouvoir et des richesses.

Je vous le demande: cette remarque est-elle pertinente alors que le système financier mondial risque de s’écrouler? Le secteur de la santé et de nombreux autres secteurs n’ont-ils pas raison de demander des changements dans le fonctionnement de l’économie mondiale?

Comme je l’ai dit, la mondialisation a des bons et des mauvais côtés. Certes, elle peut accroître les richesses et elle est porteuse de solidarité et de responsabilité partagée en faveur de la santé. Mais il y a un problème: la mondialisation ne respecte aucune règle garantissant la répartition juste et équilibrée des bénéfices.

Comme l’a noté la Commission, ce sont les pays et les populations déjà bien lotis qui tendent à bénéficier de la mondialisation alors que les autres accumulent de plus en plus de retard.

Mesdames et Messieurs,

Je pense que dans le monde d’aujourd’hui, les déséquilibres en matière de santé sont plus flagrants que jamais. Il ne devrait pas en être ainsi.

La santé est le fondement même de la productivité et de la prospérité. Le bon état de santé d’une population contribue à la cohésion et à la stabilité sociales, et la prospérité et la stabilité d’une population sont des atouts pour tous les pays.

Un monde où les écarts sanitaires sont flagrants n’est ni stable ni sûr. La santé à elle seule ne suffira pas à rendre le monde juste. Le développement économique d’un pays ne protègera pas les pauvres et ne garantira pas non plus l’accès universel aux soins de santé. Les systèmes de santé ne deviendront pas naturellement plus justes et plus efficaces. Les accords commerciaux et économiques internationaux ne tiendront pas automatiquement compte de leurs conséquences sur la santé.

La mondialisation ne s’autorégulera pas non plus de façon à favoriser une juste répartition des bénéfices. Dans tous ces domaines, des décisions politiques réfléchies s’imposent.

Je pense que c’est avant tout dans le secteur de la santé que l’on doit défendre l’équité et la justice sociale. Par exemple, l’épidémie de sida a très clairement montré la pertinence de l’équité et de l’accès universel. Avec l’avènement des traitements antirétroviraux, l’accès aux médicaments et aux services est devenu synonyme de survie pour des millions de personnes. Le sida a contribué à démontrer de manière parfaitement claire que, dans le domaine de la santé, l’équité est une question de vie ou de mort.

L’équité d’accès aux soins doit permettre de rendre des comptes en matière de mondialisation et de conduire la mondialisation de façon à assurer une répartition plus juste des avantages et à vivre dans un monde plus équilibré et en meilleure santé.

Mesdames et Messieurs,

Certaines choses doivent être dites. Les politiques qui régissent les systèmes internationaux par lesquels nous sommes tous étroitement liés doivent davantage se préoccuper de l’avenir. Elles doivent, dans leur propre intérêt, envisager autre chose que les gains financiers immédiats, les bénéfices commerciaux et la croissance économique.

Ces politiques doivent être remises en cause. Quel impact ont-elles sur la pauvreté, la misère et la maladie, en d’autres termes les progrès d’un monde civilisé ? Contribuent-elles à une répartition plus juste des avantages? Ou enfoncent-elles le monde dans un déséquilibre croissant, notamment dans le domaine de la santé?

Il y a trente ans, la Déclaration d’Alma-Ata présentait les soins de santé primaires comme le moyen de parvenir à plus d’équité en matière de santé. Le Rapport sur la santé dans le monde de cette année appelle à un renouveau des soins de santé primaires. Les visionnaires de 1978 ne pouvaient pas prévoir les événements qui allaient se produire : crise pétrolière, récession mondiale et apparition d’une épidémie qui allait changer le monde: le VIH/sida.

Lors de la récession qui a suivi la Déclaration d’Alma-Ata il y a trente ans, de graves erreurs ont été commises dans la restructuration des budgets nationaux. En Afrique subsaharienne et dans une grande partie de l’Amérique latine et de l’Asie, la situation sanitaire en porte encore les traces.

Si l’histoire tend à se répéter, pouvons-nous au moins tirer les leçons du passé et éviter de commettre à nouveau les mêmes erreurs?

Dans le monde agité et chancelant d’aujourd’hui, les enjeux sont trop grands pour que nous puissions nous permettre de commettre les mêmes erreurs.

je vous remercie.

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