Allocution au Comité régional de l’Asie du Sud-Est - 62e session
Dr Margaret Chan
Directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Ministres, Mesdames et Messieurs les délégués, Monsieur le Directeur régional Dr Samlee, collègues de la famille des Nations Unies, Mesdames et Messieurs,
J’apprécie la détermination dont font preuve les documents soumis à ce comité. Vous vous basez sur succès impressionnant des stratégies de lutte intensifiée contre la rougeole.
Vous examinez les moyens pratiques de mieux aligner les soins dispensés dans le secteur privé sur les priorités stratégiques nationales, ainsi que sur la règlementation gouvernementale et le contrôle de qualité. Vous le faites de manière à rendre les gouvernements plus pleinement responsables des soins de santé dispensés dans leurs pays. Et vous le faites dans le cadre d’un effort plus vaste pour atteindre la couverture universelle en matière de santé, qui constitue un principe de base des soins de santé primaire.
Vous répondez à la nécessité d’une répartition judicieuse et équilibrée d’agents de santé compétents et motivés. Encore une fois, vous contribuez ainsi à l’objectif supérieur qui consiste à assurer un accès équitable aux services de santé, ce qui constitue un principe de base des soins de santé primaire.
Avec l’aide des centres collaborateurs de votre région, vous formez du personnel infirmier et des agents de santé communautaires qui seront chargés de prendre en charge de nombreux problèmes de santé, notamment les maladies respiratoires aigües. Il s’agit d’une démarche intelligente qui intervient au bon moment.
Vous nous donnez une autre preuve de votre détermination. Votre région est désormais aux portes du succès dans ses efforts d’éradication de la poliomyélite. Seuls deux états de l’Inde, l’Uttar Pradesh et le Bihar, restent partiellement endémiques. Les flambées survenues dans des pays auparavant débarrassés de cette maladie ont été enrayées et aucune réinfection nouvelle ne s’est produite cette année.
Le poliovirus de type 1, la souche la plus dangereuse, commence à perdre de son influence dans le réservoir le plus tenace du monde, qui se trouve dans l’ouest de l’Uttar Pradesh. La qualité des campagnes de vaccination qui y sont menées est sans équivalent ailleurs, tandis que de nouveaux outils permettent désormais de relever les défis techniques uniques de cette zone.
Au Bihar, dans l’autre réservoir de poliovirus de type 1 qui subsiste, les opérations doivent encore être améliorées dans le bassin du fleuve Kosi, où la situation est très difficile. Tous les enfants de moins de cinq ans doivent être vaccinés au cours de chaque campagne. Il faut mettre en œuvre des stratégies spéciales pour vacciner les enfants des populations migrantes.
Je voudrais saisir l’occasion pour remercier le gouvernement indien de son engagement politique indéfectible à achever l’éradication de la poliomyélite, ainsi que le Premier ministre de sa récente décision d’allouer une contribution financière extraordinaire pour relever les derniers défis qui subsistent.
Les documents soumis au comité contiennent un autre engagement tout aussi apparent: l’engagement de cette région en faveur du renouveau des soins de santé primaires. Il ne s’agit pas seulement d’un engagement en faveur des soins de santé primaire en tant qu’approche, mais aussi en faveur des valeurs sociales et éthiques qui les sous-tendent.
Détermination et engagement sont indispensables en ces temps de récession économique mondiale, de changement climatique pour le pire et de pandémie grippale qui ne peut plus être arrêtée.
Mesdames et Messieurs,
Le nouveau virus pandémique H1N1 s’est imposé rapidement comme la souche grippale dominante. Nous allons encore subir les conséquences de cette pandémie pendant un certain temps.
Le virus est arrivé dans votre région un peu plus tard qu’ailleurs. Seuls quelques pays, comme l’Inde, l’Indonésie et la Thaïlande, subissent le poids de la pandémie en ce moment. Mais je puis vous assurer que tous vos pays seront touchés et que ce ne sera pas la même chose qu’une grippe saisonnière.
Cette pandémie mettra le monde à rude épreuve en ce qui concerne la question de l’équité. Je pense qu’elle révélera de manière quantifiable et tragique les conséquences de décennies de manque d’investissements appropriés dans les systèmes de santé et les infrastructures de base. Elle montrera ce que signifie réellement en termes de survie et de décès le fait d’avoir négligé les questions d’équité dans les politiques internationales.
Ce même virus qui provoque des perturbations gérables dans les pays riches est susceptible d’avoir des effets dévastateurs dans les pays qui manquent de capacités de diagnostic et de laboratoires, de cliniques, d’unités de soins intensifs et de personnels, dans les pays qui connaissent des ruptures de stocks de médicaments essentiels, où la lutte anti-infectieuse dans les établissements de santé est insuffisante, où l’eau salubre et l’assainissement de base nécessaire à l’hygiène personnelle font défaut et qui ne sont pas en mesure de réglementer la vente de produits inutiles à des gens désespérés.
Que signifient pour tous ces gens les conseils du genre “lavez-vous les mains” ou “téléphonez à votre médecin” ou “courez aux urgences”?
Je ne suis pas en train de chercher à faire peur. L’OMS continue à considérer que la gravité de la pandémie est modérée. Dans l’écrasante majorité des cas, la maladie est bénigne et la guérison totale intervient en moins d’une semaine, même en l’absence de traitement médical.
Mais ce virus peut tuer et le fait dans une classe d’âge relativement jeune. Dans le cas de la grippe saisonnière, environ 90% des décès surviennent chez des personnes âgées. Avec la pandémie actuelle, la plupart des décès se sont produits chez des personnes de moins de 50 ans. Il faut que les pays soient préparés à la charge supplémentaire que devront supporter leurs services de santé.
Sur le plan clinique, ce virus est celui des extrêmes. Il ne semble pas connaître de juste milieu. On trouve d’une part les cas bénins dont je viens de parler et d’autre part un petit nombre de patients qui développent rapidement une maladie très grave.
Bien que le nombre de ces cas soit limité, la pression sur les services de santé est disproportionnée. Le sauvetage de ces vies dépend de soins intensifs extrêmement spécialisés, dispensés à l’aide d’un équipement très pointu par un personnel hautement qualifié. Là encore, nous verrons comment les capacités différentes des différents pays en matière de soins de santé pourront faire la différence quant à la survie ou non des malades.
À l’heure actuelle, chercheurs et cliniciens ne comprennent pas pourquoi l’évolution clinique est beaucoup plus grave chez certains malades, mais des recherches sont en cours. Certains de ces malades sont jeunes et en bonne santé et ne présentent aucun facteur de risque connu.
Mais nous savons, sans aucun doute, que les femmes enceintes risquent davantage de perdre la vie pendant cette pandémie. Ce risque accru revêt une importance accrue s’agissant d’un virus tel que celui-ci, qui infecte de préférence les sujets jeunes, plus encore dans une région comme celle-ci, où la mortalité maternelle est déjà beaucoup trop élevée.
Comme je l’ai dit auparavant, nous sommes tous ensemble dans cette pandémie et nous devons nous en sortir ensemble. Soyez certains que vous serez soutenus par l’OMS et par l’ensemble de la communauté humanitaire.
Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi de poser une question simple. Quelle place donnons-nous à la santé publique à l’heure où sévissent des crises mondiales multiples sur de multiples fronts?
De plus en plus, experts et analystes de secteurs qui pèsent bien plus que la santé publique tentent de venir à bout de certaines défaillances des systèmes internationaux qui régissent la manière dont ce monde fonctionne.
Cela s’impose. La crise financière a décoché au monde une manière de coup de poing fulgurant à l’endroit le plus douloureux: le porte-monnaie. La course aux profits a engendré la crise financière, qui a échappé à tout contrôle en raison de la défaillance de la gouvernance d’entreprise et de la gestion des risques à tous les niveaux du système.
Le changement climatique constitue désormais le prix que nous devrons inévitablement payer pour nos politiques à courte vue. La course à la richesse économique a pris le dessus sur la santé écologique de la planète.
De trop nombreuses politiques internationales ont eu pour effet de favoriser ceux qui étaient déjà bien pourvus. Les systèmes internationaux qui régissent les marchés financiers, les économies, le commerce et les affaires étrangères n’ont pas fonctionné avec pour objectif explicite l’équité. Ces systèmes portent leurs fruits, mais ils ne disposent d’aucune règle qui en garantisse la répartition équitable.
Les dirigeants mondiaux reconnaissent désormais que la foi aveugle dans la capacité du marché à résoudre tous les problèmes était une erreur. Trop de modèles de développement sont partis du principe que les conditions de vie et l’état de santé des pauvres seraient en quelque sorte automatiquement améliorés si les pays modernisaient et libéralisaient leur commerce et renforçaient leurs économies. Cela ne s’est pas produit.
On a longtemps cru qu’une plus grande efficacité du marché aurait automatiquement pour effet d’assurer davantage d’équité en matière de santé. Cela ne s’est pas produit. Ce à quoi nous assistons, en particulier dans votre région, c’est plutôt à une disparité croissante entre la qualité des soins dispensés dans les services de santé financés par l’État et dans le secteur privé, ce qui permet aux riches de rester en meilleure santé.
Fort heureusement, les modes de pensée archaïques et les conceptions anciennes, si cruellement démenties par la crise financière, commencent à changer. Lors du sommet du G20 qui s’est tenu en avril à Londres, les dirigeants mondiaux ont réclamé une refonte fondamentale des systèmes internationaux.
Ils ont souligné la nécessité de donner une dimension morale à ces systèmes et de les rendre attentifs aux vraies valeurs et préoccupations des sociétés. Ils se sont exprimés au sujet du l’absence criante de valeurs telles que la collectivité, l’équité et la justice sociale.
Ces notions peuvent sembler nouvelles aux dirigeants mondiaux, mais le vocabulaire est profondément familier pour la santé publique, car il date de la Déclaration d’Alma-Ata.
Pour une fois, les soubresauts de l’histoire tournent en notre faveur. Il y a trente ans, le potentiel qu’avaient les soins de santé primaires de révolutionner la manière de dispenser les soins de santé a été brisé net par une crise pétrolière, par une récession économique et par l’introduction de programmes d’ajustements structurels.
Aujourd’hui, une crise financière et une grave récession économique ont incité les dirigeants mondiaux à rechercher le type de système de valeurs que les soins de santé primaires ont toujours incarnées. Maintenant que le monde doit faire face à des crises multiples sur de multiples fronts, peut-être que nos messages auront enfin davantage de retentissement.
Je voudrais conclure en me félicitant encore une fois de l’engagement renouvelé de votre région en faveur des soins de santé primaires. Il s’agit d‘un moyen éprouvé de promouvoir des soins de santé équitables et efficaces ainsi que de construire une robuste capacité de résistance en prévision de la prochaine crise globale que notre monde imparfait ne manquera pas de susciter.