Directeur général

Allocution à la cinquante-sixième session du Comité régional pour la méditerranée orientale

Dr Margaret Chan
Directeur général de l'Organisation mondiale de la Santé

Fès, Maroc
5 octobre 2009

Votre Altesse Royale, Madame le Président, honorables ministres, distingués délégués, Dr Gezairy, Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi de commencer en citant le rapport que le Dr Gezairy a fait au Comité. «Il est primordial que, en temps de crise, les dépenses publiques pour la santé et d’autres formes de sécurité sociale ne soient pas réduites, mais au contraire qu’elles soient augmentées.» Je suis tout à fait de cet avis.

Depuis que je me suis adressée au Comité l’année dernière, le monde est entré dans la crise économique la plus grave qu’il ait connue depuis la Grande dépression de 1929. Le changement climatique s’est aggravé, et de nouveaux éléments d’information indiquent que l’impact sur la santé également a été sérieusement sous-estimé. En avril dernier, le virus de la grippe H1N1 a fait son apparition. Depuis, le monde est en proie à la première pandémie du XXIe siècle, et on ne pourra empêcher maintenant que le virus continue à se propager.

En outre, la Commission des Déterminants sociaux de la santé a établi son rapport final. Le Rapport sur la santé dans le monde concernant les soins de santé primaires a été publié. De nouvelles initiatives mondiales, comme des systèmes de financement novateurs, ont été lancées pour accélérer les progrès sur la voie de la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement. Et les pays de la Région ont adopté à l’unanimité la Déclaration du Qatar sur les soins de santé primaires.

Comment la santé publique devrait-elle se positionner face à ces tendances contrastées? D’une part, les perspectives d’amélioration de la santé sont mises à mal par les crises mondiales qui introduisent de nouvelles menaces pour la santé, parfois à très grande échelle, et fragilisent le soutien financier pour la santé.

D’autre part, ces perspectives d’amélioration sont soutenues par un engagement et un esprit d’initiative résolus. Nous devrions être fortement encouragés par cet engagement durable. Ceci doit nous indiquer que la façon de réfléchir d’antan a en fait changé.

La santé n’est pas seulement consommatrice de ressources, ou un luxe dont on peut se passer lorsque les temps deviennent difficiles, comme ce fut le cas dans le passé. La santé est plutôt génératrice de bénéfices économiques et sociaux qui doivent être préservés – de tout temps, à tout prix.

De nouveau, je suis totalement d’accord avec votre Directeur régional. En temps de crise, les gouvernements des différents pays et la communauté internationale doivent redoubler d’efforts pour préserver les bénéfices durement acquis et persister dans leurs efforts en vue de réaliser les objectifs convenus, notamment lorsqu’une plus grande équité et justice sont au coeur de ces objectifs.

Nous avons de bonnes raisons d’avancer cet argument. Du fait de ces crises, le coût de l’échec, notamment pour la santé, ne cesse d’augmenter. À un moment où l’interdépendance augmente radicalement, une crise dans un pays ou un secteur est très contagieuse, passant rapidement d’un pays à un autre, et d’un secteur à de nombreux autres secteurs.

Mais même si les conséquences de cette contagion sont mondiales, elles ne sont pas ressenties de la même manière. Les pays en développement sont les plus vulnérables et font preuve d’une résilience moins grande. Ils sont les plus durement touchés et ont besoin de davantage de temps pour récupérer.

Si nous pouvons nous réjouir des signes selon lesquels l’engagement en faveur de la santé peut résister au moins à certaines de ces tempêtes, il nous faut également être réalistes. Même lorsqu’elle est soutenue par une bonne volonté considérable et les meilleures intentions, la santé publique doit rassembler ses forces pour les temps difficiles qui l’attendent.

La santé va souffrir. L’importance de la récession économique signifie que moins d’argent sera inévitablement disponible pour la santé, dans les foyers ainsi qu’aux niveaux national et international. Nous en sommes déjà les témoins.

Les conséquences sur la santé du changement climatique vont frapper les pays en développement en premier lieu et le plus durement. Les pays qui ont des systèmes de santé faibles seront les moins capables de faire face aux chocs supplémentaires d’événements climatiques plus fréquents et plus intenses.

La population du monde entier est vulnérable face à l’infection par le nouveau virus H1N1. Mais les conséquences seront les plus lourdes dans les pays où les systèmes de santé sont faibles, où les conditions d’accès sont inéquitables, et qui ne disposent pas des ressources financières nécessaires pour se mettre sur les rangs et bénéficier de la répartition des stocks limités de vaccins et de médicaments.

Mis à part ces crises évidentes, la santé est modelée partout par les mêmes forces puissantes. Le vieillissement de la population, l’urbanisation rapide anarchique, et la mondialisation des modes de vie malsains sont désormais des tendances universelles.

Aujourd’hui, les pays de la Région sont confrontés à une triple charge de morbidité. Les maladies infectieuses persistent. Les maladies chroniques sont en augmentation et les pays observent une explosion du nombre d’accidents, de traumatismes, de cas de violence et des troubles mentaux qui sont, si souvent, le côté sombre de la modernisation.

Tout cela signifie une plus grande pauvreté, une plus grande morbidité, une charge accrue pour des systèmes de santé déjà surchargés, des dépenses supplémentaires pour les soins de santé, et des disparités encore plus grandes dans les résultats sanitaires. Quelle ironie lorsqu’on pense que la communauté internationale est engagée dans l’action la plus ambitieuse de l’histoire pour réduire la pauvreté et les écarts en matière de santé.

Mesdames et Messieurs,

En temps de crise, il est judicieux pour la santé publique de se concentrer sur ce qu’elle fait de mieux : la prévention. En période de crise économique, il vaut mieux chercher à renforcer l’efficacité, même sur le long terme, en en attachant autant d’importance à la prévention qu’aux soins curatifs. Il vaut mieux aussi chercher des moyens d’inciter les services des secteurs public et privé à travailler ensemble, sous la supervision des gouvernements, et avec le soutien de leurs instances de réglementation.

À une époque où on nous prédit plus de périodes de sécheresse, d’inondations, de tempêtes, de famine, de pénuries d’eau et de pénuries de nourriture, il vaut mieux renforcer les systèmes de santé de façon à donner aux communautés la résilience nécessaire pour supporter ces chocs supplémentaires. À une époque où les maladies chroniques, qui nécessitent souvent des soins coûteux tout au long de la vie, sont en augmentation, il vaut mieux s’attaquer aux facteurs de risque pour ces maladies le plus en amont possible.

Ces observations sont totalement corroborées par les documents soumis à ce comité. Nous en tirons principalement trois enseignements.

Premièrement, ils montrent la nécessité d’impliquer l’ensemble des gouvernements dans une démarche en faveur de la santé qui se refléterait dans les politiques de tous les secteurs. Dit simplement, les menaces pour la santé sont devenues trop importantes et trop diversifiées dans leurs causes pour que le secteur de la santé puisse y faire face seul.

La prévention des traumatismes et des décès dus aux accidents de la circulation est une question largement multisectorielle. Le rapport sur les traumatismes dus aux accidents de la circulation indique la nécessité d’une approche de santé publique qui place le secteur de la santé en position prépondérante. Faute d’une telle approche, les traumatismes, les décès, les incapacités et les demandes de soins traumatologiques sont le prix que la santé publique doit payer pour de mauvaises politiques de prévention dans les autres secteurs.

C’est également le cas pour la lutte antitabac. Le secteur de la santé peut produire des preuves accablantes des dommages causés par le tabagisme. Le secteur de la santé peut avoir à payer le prix fort pour des maladies dont la liste ne cesse de s’allonger.

Cependant la prévention, qui est tout à fait possible, dépend de décisions et d’actions dans des secteurs qui sont au-delà du contrôle direct de la santé. Elle dépend des politiques en matière de taxes et de commerce, de la réglementation par le gouvernement des prix et des emballages, des interdictions sur la publicité et des interdictions de fumer dans les lieux publics.

Il existe un second message clair: l’un des principaux obstacles à une amélioration de la santé reste la faiblesse des systèmes de santé. À une période d’initiatives de santé au niveau mondial, nous avons appris que des interventions puissantes et les moyens financiers pour les obtenir ne déboucheront pas sur de meilleurs résultats sanitaires en l’absence de systèmes efficaces pour les mettre en oeuvre. Nous avons besoin des deux approches.

L’importance des systèmes de santé ressort sans peine dans vos documents. L’action face à l’hépatite B et C, la lutte contre le cancer, l’amélioration des performances des hôpitaux, et la réduction de l’incidence de la tuberculose multirésistante sont autant de questions principalement liées aux systèmes de santé. Dans cette Région, de nombreuses hépatites B et C sont contractées dans les établissements de soins, ce qui met l’accent sur la nécessité de programmes de lutte contre les infections, de sécurité des injections et de sécurité transfusionnelle.

Le programme de lutte contre le cancer est trop souvent axé sur les soins curatifs spécialisés pour quelques privilégiés, négligeant l’importance de la prévention et la nécessité d’un accès équitable à tous les services liés au cancer, du dépistage précoce aux soins palliatifs.

Le point sur l’amélioration des performances des hôpitaux souligne la nécessité de gérer les hôpitaux, ainsi que les coûts et la qualité des services, dans le cadre du système de santé au sens large. L’établissement d’une culture d’analyse et de maîtrise des coûts dans le secteur hospitalier sera également bénéfique pour le système de santé au sens large.

L’émergence de la tuberculose pharmacorésistante est un échec non seulement du programme de lutte contre la tuberculose, mais également de l’ensemble du système de santé dans lequel il est mis en oeuvre. Les pays ne seront pas en mesure de prévenir et prendre en charge la tuberculose multirésistante en l’absence d’un système de santé efficace.

Tout aussi préoccupant, la tuberculose pharmacorésistante entraîne une augmentation considérable des demandes et des pressions sur les éléments des systèmes de santé qui sont déjà faibles. En d’autres termes, la tuberculose pharmacorésistante sollicite et altère considérablement les capacités nécessaires en premier lieu pour sa prévention.

Un troisième message est tout aussi clair. Les soins de santé primaires sont la voie à suivre. Je félicite vivement cette Région pour la Déclaration du Qatar de l’année dernière sur la santé et le bien-être dans le cadre de systèmes de santé fondés sur les soins de santé primaires.

Le rapport de l’année dernière de la Commission des Déterminants sociaux de la santé a conclu que les systèmes de santé organisés pour atteindre une couverture universelle sont les plus efficaces pour améliorer les résultats sanitaires. La Commission a adopté les soins de santé primaires comme modèle pour un système qui vise délibérément l’équité, mais agit également sur les causes sociales, économiques et politiques sous-jacentes des problèmes de santé.

Les soins de santé primaires fournissent un cadre opérationnel pour affranchir les communautés, leur permettre de s’exprimer et mettre en conformité les soins avec leurs besoins et aspirations. Les systèmes de santé sont des institutions sociales. Bien gérés et financés, ils contribuent à la cohésion et la stabilité sociales. Ce sont des atouts pour l’ensemble des pays et des régions.

Les soins de santé primaires fournissent également un cadre de valeurs et principes pour lutter contre un grand nombre de problèmes préoccupants, de façon rationnelle, équitable et rentable. Nous devons réfléchir à ces problèmes du point de vue des soins de santé primaires, à une époque où une récession économique mondiale nous force à un examen attentif de l’efficacité et de l’équité.

Comme nous le savons tous, des systèmes de santé mal structurés sont sources de gaspillage: gaspillage d’argent et réduction du retour sur les investissements dans la santé; gaspillage d’argent quand les systèmes de réglementation ne contrôlent pas les prix et la qualité des médicaments, ou le coût des services fournis dans le secteur privé ; gaspillage des chances de bonne santé lorsque l’on met l’accent sur les services curatifs au détriment des soins préventifs ; gaspillage des perspectives de formation quand les agents de santé sont attirés ailleurs par de meilleures conditions de travail ou de meilleures rémunérations.

Ils entraînent une perte d’efficacité quand des actes superflus sont pratiqués, ou quand des actes essentiels sont entravés par des interruptions dans la chaîne logistique. Ils gâchent des occasions de réduire la pauvreté quand des personnes pauvres sombrent davantage dans la pauvreté du fait des coûts des soins ou de la défaillance des services préventifs.

Par-dessus tout, les systèmes de santé mal structurés sont synonymes de vies perdues.

C’est sur ce point que nous devons nous battre tout particulièrement pour continuer à canaliser nos efforts et apporter notre soutien. Le renforcement des systèmes de santé est devenu l’une des priorités du programme de développement sanitaire et doit le rester. Je pense que cette nécessité est mise en évidence par la pandémie de grippe de façon visible, mesurable et inquiétante.

En ces temps de crises multiples, il vaut mieux également réduire les charges de morbidité existantes, et libérer ainsi des ressources et des capacités. L’éradication des maladies est la forme ultime de progrès durable.

En ce qui concerne l’éradication de la poliomyélite, cette Région est confrontée à des conditions difficiles dans deux pays, l’Afghanistan et le Pakistan, qui n’ont jamais interrompu la transmission de cette maladie, et dans un troisième pays, le Soudan, qui connaît maintenant une résurgence d’infections chroniques.

Pour répondre à ces défis, la Région a la chance de bénéficier de l’engagement total et du rôle moteur indéfectible du Dr Gezairy. Comme vous allez l’apprendre, j’ai mis en place une équipe d’évaluation indépendante pour mieux comprendre les obstacles restants à l’éradication de la poliomyélite. Les recommandations de cette évaluation, auxquelles on met la dernière main, vont permettre d’élaborer des stratégies judicieuses en vue d’interrompre une fois pour toutes la transmission.

Comme le rappelle le Dr Gezairy dans son rapport annuel, la réponse face à la poliomyélite bénéficie d’un très bon système de surveillance. Ce système vous sera très utile au moment où la pandémie de grippe s’implantera dans la Région.

Mesdames et Messieurs,

Jusqu’ici, nous avons de la chance si l’on considère l’évolution de la pandémie de grippe. Les flambées se sont d’abord propagées dans des pays dotés de systèmes de surveillance et de notification de qualité. Des données ont été rapidement obtenues et échangées. Certaines parties du monde entrent maintenant dans une seconde vague de propagation en disposant d’assez bonnes connaissances et d’une bonne expérience.

La situation globale reste rassurante dans l’ensemble. Dans l’immense majorité des cas, la maladie reste modérée et les patients se rétablissent en l’espace d’une semaine, même sans traitement médical. Rien ne nous indique, que ce soit au niveau épidémiologique ou virologique, que le virus ait muté en une forme plus virulente. Malgré l’administration de millions de doses de l’antiviral oseltamivir, moins de 30 cas de pharmacorésistance ont été détectés dans le monde.

Mais la pandémie n’en a pas moins certaines caractéristiques préoccupantes. Le virus touche un groupe d’âge nettement plus jeune, et tue dans un groupe d’âge encore plus jeune. Pendant les épidémies de grippe saisonnière, environ 90% des cas sévères et mortels concernent les personnes âgées fragiles. Dans cette pandémie, les décès de personnes de plus de 50 ans sont relativement rares.

Dans un petit groupe de patients, le nouveau virus provoque une maladie très grave, caractérisée par une pneumonie virale primaire et une détérioration clinique très rapide. Les patients peuvent passer d’une fonction respiratoire normale à une défaillance de plusieurs organes en 24 heures. Il faut, pour sauver ces vies, avoir accès rapidement à un traitement très pointu dans des établissements hautement spécialisés, que l’on trouve rarement dans le monde en développement.

Nous avons constaté dans tous les sites d’épidémies que les femmes enceintes sont plus exposées à des infections graves ou mortelles. Ce risque accru est d’autant plus important pour un virus de ce genre qui infecte de préférence les plus jeunes. En termes de capacités de réponse, nous pouvons remercier la communauté internationale pour la prévoyance dont elle a fait preuve en révisant de manière approfondie et en renforçant le Règlement sanitaire international. La pandémie constitue le premier grand test pour le Règlement révisé. Il a doté les pays d’un moyen méthodique, fondé sur des règles, pour agir collectivement et nous en récoltons les bénéfices.

Sous l’impulsion des États-Unis, neuf pays font don d’une partie de leur stock de vaccin contre la grippe pandémique aux pays en développement. L’industrie donne également des millions de doses de vaccin. Les premiers dons d’oseltamivir ont déjà été livrés à 121 pays.

Mesdames et Messieurs,

D’après l’expérience du passé, l’apparition d’une maladie infectieuse est une occasion pour les ministres de la santé de bénéficier de l’attention qu’ils méritent de la part des chefs d’État ainsi que d’autres secteurs du gouvernement. La riposte à cette grippe pandémique est principalement entre nos mains.

C’est une occasion de réitérer certains arguments anciens sur l’importance de l’équité en matière d’accès aux soins de santé et aux interventions, et la nécessité impérieuse de disposer de systèmes de santé efficaces.

La pandémie se propage dans un monde où les différences de niveau de revenu, d’accès aux soins de santé, de ressources pour la santé et de résultats sanitaires sont plus importantes qu’elles ne l’ont jamais été. Les crises, comme la récession économique et le changement climatique, menacent d’accentuer encore ces différences. La pandémie va soumettre ce monde à rude épreuve sur la question de l’équité. Espérons que la solidarité dont nous faisons preuve aujourd’hui va s’intensifier dans ce domaine et dans tant d’autres si importants pour l’humanité.

Je vous remercie.

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