Examen externe de la riposte de l’OMS à la pandémie de grippe A(H1N1)
Dr Margaret Chan
Directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé
Dr Fineberg, Mesdames et Messieurs les membres du Comité d’examen, Mesdames et Messieurs,
Mon personnel et moi sommes à votre disposition. Le personnel de l’Organisation couvre les divers domaines de compétences auxquelles on a fait appel pour la riposte. Nous ferons tout notre possible pour répondre à vos questions sincèrement et de manière factuelle.
Nous possédons des archives exhaustives, qui sont également à votre disposition. Ces documents vous permettront notamment de voir quelles informations étaient disponibles et lesquelles ont été examinées pour prendre des décisions essentielles, alors que la situation évoluait rapidement.
Comme vous le savez, cette pandémie a été la plus attentivement suivie de l’histoire et il est fort compréhensible que la riposte des pays et de l’OMS soit elle aussi examinée de près. Certains estiment aujourd’hui que les mesures prises ont été excessives compte tenu de l’impact modéré de la pandémie.
Nous sommes heureux que l’impact n’ait été que modéré. Si le virus avait causé davantage de décès, on nous aurait demandé des comptes faute d’avoir su protéger un grand nombre de gens. Les vaccins seraient arrivés trop tard et en quantités insuffisantes et une grande partie des pays en développement n’auraient eu presque aucune protection.
Je suis bien entendu attentive à tous les avis concernant le fonctionnement de l’OMS, dans tous les domaines.
En ce qui concerne cette pandémie, les premières évaluations publiées dans des revues médicales et scientifiques étaient élogieuses à l’égard de l’Organisation, qui a aussi bénéficié de soutien et d’un retour d’informations de la part de ses États Membres.
L’OMS a aussi été parfois critiquée.
D’importantes sommes d’argent ont été investies pour acheter des articles qui n’ont pas été utilisés, parfois parce que le grand public n’en voyait pas l’utilité ou doutait de leur innocuité. La définition de la pandémie et les phases de la pandémie ont été mises en doute. L’intérêt clinique de l’oseltamivir a été remis en question. Le problème des conflits d’intérêt et de leur influence sur les décisions prises est apparu.
Mais entre les critiques et les félicitations, il y a un juste milieu.
C’est à vous de déterminer ce qui a bien fonctionné et ce qui a mal fonctionné, notamment parce que cette pandémie a constitué le premier test important pour le Règlement sanitaire international révisé. Il vous incombe de nous conseiller sur les changements à apporter dans la manière de coordonner la riposte aux urgences de santé publique de portée internationale.
Cet examen est effectué de manière très rigoureuse et est pris très au sérieux. Nous avons confiance dans vos compétences et remercions votre Président pour sa diligence.
Mesdames, Messieurs,
Le monde était plus que jamais prêt à une pandémie mais il était préparé à un événement d’une autre nature que celui qui s’est en fait produit.
Les experts étaient nombreux à penser que la prochaine pandémie serait due au virus H5N1 et ils étaient pratiquement certains qu’elle serait grave. L’évolution de la situation concernant le virus H5N1 faisait souvent la une de l’actualité. Le mot «pandémie» effrayait alors le grand public et les médias.
C’est dans cet état d’esprit que nous étions lorsque le nouveau virus H1N1 est apparu.
L’OMS a introduit les phases pandémiques en 1999 dans le but d’élever progressivement le niveau de préparation et d’alerte sans alarmer inutilement le grand public. En réalité, cela a eu l’effet inverse. Le passage de chaque étape a été théâtralisé jusqu’à la déclaration de la pandémie et l’anxiété est allée croissant.
Personnellement, je ne crois pas que l’OMS ait exagéré la menace. Lorsque j’ai annoncé le passage à la phase 6, j’ai rappelé que peu de gens étaient morts et que l’on ne s’attendait pas à une augmentation soudaine et spectaculaire du nombre de décès. J’ai souligné que l’immense majorité des patients guérissait sans soins médicaux.
La gestion du décalage entre ce à quoi on s’attendait et ce qui s’est réellement produit a été problématique. Les tentatives en vue d’adapter les plans de préparation à un événement moins grave que prévu ont également posé problème.
Personne ne pouvait répondre avec certitude à une question fondamentale: pouvons-nous le faire sans danger, en sommes-nous sûrs, osons-nous?
Bien qu’une grande partie des premières données indiquaient que l’impact serait modéré voire léger, la plupart des responsables de la santé ont décidé de pécher par excès de prudence.
Lorsqu’elle apparaît, une maladie nouvelle est, par définition, encore mal comprise. Il faut prendre rapidement des décisions lourdes de conséquences dans une atmosphère de grande incertitude scientifique. Il est absolument indispensable de pouvoir s’adapter en fonction des nouvelles informations obtenues.
À cet égard, la déclaration de la pandémie par phases manquait de souplesse et n’offrait pas beaucoup de marge de manœuvre. Lorsqu’elles communiquent, les autorités doivent pouvoir élever mais aussi abaisser le niveau d’alerte.
Les capacités de production de vaccin ne sont pas infinies et les délais de production sont longs, ce qui a rendu la riposte moins souple. Certains pays ont passé de grosses commandes avant que des données ne soient disponibles pour étayer les besoins prévisionnels, y compris en ce qui concerne le nombre de doses.
Le monde de la santé publique a dû faire face à de nombreux problèmes de communication.
Nous n’avions pas prévu que beaucoup de gens décideraient de ne pas se faire vacciner.
L’OMS et de nombreux pays n’étaient pas préparés à une nouvelle forme d’examen: le passage au crible de leur action par le grand public par le biais d’internet, y compris des médias sociaux.
Aujourd’hui, les gens obtiennent instantanément des informations auprès d’un large éventail de sources et décident eux-mêmes des avis qu’ils vont suivre.
Le monde de la santé publique doit s’adapter d’urgence à cette réalité.
À mesure que la pandémie avançait, il nous était de plus en plus difficile d’expliquer pourquoi le nombre de décès dont la cause grippale était confirmée en laboratoire, rapporté sur notre site web, ne reflétait pas fidèlement l’impact de la pandémie.
De nombreux journalistes et blogueurs ont comparé le nombre de décès à la surmortalité estimée pendant les épidémies saisonnières, au niveau national ou mondial. Comme on le sait, ils en ont conclu que cette pandémie était moins forte encore que la grippe normale, ce qui semblait rendre inutile la vaccination.
Je pense que certaines choses ont bien fonctionné. Le Règlement sanitaire international prévoit clairement une série d’obligations, de modalités de communication et de coordination, et des mécanismes de responsabilisation mutuelle.
Le RSI introduit également un système d’équilibre afin que ni moi ni personne ne dispose d’un pouvoir illimité. Selon moi, le Comité d’urgence, composé d’experts et de représentants des États touchés, est un organe consultatif équilibré qui a bien fonctionné.
Je pense que la distribution dès le début de stocks d’oseltamivir dans les pays en développement a été utile. Dans bien des cas, les responsables de la santé ont pu annoncer la confirmation des premiers cas en assurant que des médicaments étaient disponibles pour les prendre en charge.
La distribution des dons de vaccins s’est moins bien passée. Ils sont bien arrivés mais beaucoup plus lentement qu’on ne l’espérait.
Je voudrais enfin dire que j’ai participé de très près aux discussions qui ont conduit l’OMS à annoncer les changements de phase.
Je peux vous assurer qu’à aucun moment je n’ai vu la moindre preuve tendant à montrer que les intérêts de l’industrie pharmaceutique ont influé sur les décisions ou les avis des conseillers scientifiques à l’intention de l’OMS, au détriment des considérations de santé publique.
Je n’ai pas vu non plus la moindre preuve montrant que les profits de l’industrie pharmaceutique, au lieu des données épidémiologiques et virologiques, ont influé sur les décisions de l’OMS.
Comme je l’ai déjà dit, mon personnel et moi-même, ainsi que nos archives, sont à votre disposition.