La santé urbaine est menacée par les inégalités
Dr Margaret Chan
Directeur général de l'Organisation mondiale de la Santé
Mesdames et Messieurs,
A l'occasion de cette Journée mondiale de la Santé, nous nous penchons sur la question de savoir pourquoi la santé urbaine est importante. Certaines des tendances que nous observons nous aident à répondre à cette question.
D'abord, la santé urbaine est importante pour un nombre toujours plus grand de gens. Pour la première fois dans l'histoire, les habitants des villes sont désormais plus nombreux que les habitants des zones rurales. À l'échelle mondiale, la quasi-totalité de la croissance de la population au cours des 30 prochaines années se fera dans les zones urbaines, la croissance la plus explosive ayant lieu en Asie et en Afrique. D'ici à 2050, ce sont sept personnes sur dix qui vivront dans les villes.
Cette tendance n'est pas intrinsèquement négative pour la santé. En général, les populations urbaines sont mieux loties que les populations rurales. Elles ont plus aisément accès aux services sociaux et sanitaires ; les taux d'alphabétisme sont plus élevés dans ces populations et leur espérance de vie est plus longue. Lorsque les villes sont bien planifiées, gérées et gouvernées, la vie y est prospère pour la plupart des résidents et les résultats en matière de santé sont meilleurs que dans les zones rurales.
Toutefois, les moyennes cachent des disparités majeures, et ces disparités s'accroissent. C'est dans les villes que se concentrent pour les citoyens les nouvelles possibilités, les emplois et les services, mais aussi les risques et les dangers pour la santé.
Toutefois, les moyennes cachent des disparités majeures, et ces disparités s'accroissent. C'est dans les villes que se concentrent pour les citoyens les nouvelles possibilités, les emplois et les services, mais aussi les risques et les dangers pour la santé.
Cela fait partie intégrante du problème. Dans de nombreux pays, la croissance urbaine est supérieure à la capacité des gouvernements à construire les infrastructures essentielles et à adopter et appliquer la législation nécessaire pour rendre la vie dans les villes sûre, enrichissante et saine.
Pour un nombre croissant d'habitants d'un nombre toujours plus grand de villes, les services essentiels nécessaires à une vie en bonne santé n'atteignent que les quartiers les plus favorisés, ou n'existent pas, tout simplement. Ainsi, la plupart des villes des pays à revenu faible ou intermédiaire n'ont pas d'égouts.
Les villes favorisent en outre des modes de vie peu sains, et en particulier les régimes alimentaires peu coûteux et commodes à base d'aliments transformés riches en graisses et en sucre, mais pauvres en nutriments essentiels. Mais aussi les comportements sédentaires, le tabagisme, la consommation abusive d'alcool et d'autres substances.
Ces changements dans les modes de vie ont un lien direct avec l'obésité et l'augmentation des affections chroniques telles que les cardiopathies, les accidents vasculaires cérébraux, certains cancers et le diabète. Le traitement de ces affections est coûteux, pour les foyers comme pour les sociétés, et celles-ci sont de plus en plus fréquemment concentrées dans les populations urbaines défavorisées.
C'est là la seconde tendance mondiale qui fait que la santé urbaine est importante, en particulier pour les populations urbaines défavorisées. La croissance des centres urbains au XXIe siècle s'accompagne d'un déplacement du fardeau de la pauvreté. Au cours des siècles précédents, la pauvreté était plus grande dans les zones rurales dispersées. Aujourd'hui, la pauvreté est largement concentrée dans les villes.
À l'heure actuelle, près d'un tiers des citadins, soit près d'un milliard de personnes, vivent dans des bidonvilles, des campements de fortune ou des tentes installées sur les trottoirs. Plus de 90 % des bidonvilles sont situés dans des villes du monde en développement. Dans bon nombre de ces villes, les bidonvilles sont devenus le principal type d'établissement humain.
Les menaces pour la santé sont multiples: depuis l'insuffisance de l'assainissement et de la collecte des déchets jusqu'à la pollution et aux accidents dus aux embouteillages ; depuis les enfants jouant pieds nus sur un sol ou dans des eaux contaminées par des déchets non traités, jusqu'aux flambées de maladies infectieuses qui prolifèrent sur la saleté et dans les taudis surpeuplés.
Ces maladies sont nombreuses. Les bidonvilles sont des viviers prolifiques pour la tuberculose, l'hépatite, la dengue, la pneumonie, le choléra, et les maladies diarrhéiques qui se propagent aisément lorsque la concentration de population est élevée.
On ne peut pas dire que les gens vivent réellement dans des conditions si misérables, ils y sont pris au piège.
Il s'agit là des pires exemples des effets négatifs sur la santé d'une urbanisation mal gérée. Mais ce ne sont pas les seuls exemples.
Presque dans chaque ville du monde se côtoient des poches d'extrême pauvreté et de richesse extrême. On y trouve des personnes qui font une consommation excessive des soins de santé, et dépensent trop d'argent pour ceux-ci, à côté d'autres personnes qui se privent des soins les plus essentiels pour des raisons financières notamment.
Dans chaque recoin de la planète, certains citadins souffrent de manière disproportionnée d'un mauvais état de santé, et ces inégalités trouvent leur origine dans les différences existant entre les situations sociales et les conditions de vie.
Mesdames et messieurs,
Les villes deviennent de plus en plus gigantesques, et leurs populations de pauvres augmentent à un rythme encore plus rapide. Les conséquences pour la santé sont énormes.
De fait, l'un des meilleurs moyens d'évaluer les méfaits de la ville consiste à regarder le fossé qui sépare, en termes de résultats sanitaires, des groupes aisés et des groupes défavorisés, vivant dans la même ville, parfois à quelques pâtés de maisons les uns des autres.
À l'occasion de cette Journée mondiale de la Santé, l'OMS demande aux autorités municipales, aux citoyens intéressés, aux organisations non gouvernementales et aux partisans d'une vie saine de regarder de plus près les inégalités en matière de santé dans les villes et d'agir.
Pourquoi doit-on accorder de l'importance aux inégalités dans la santé urbaine et dans les modes de vie? De toute évidence, dans un environnement urbain, les conséquences sanitaires de la pauvreté et de conditions de vie misérables sont contagieuses. Elles nuisent à l'ensemble des citoyens.
Les sociétés où les différences sont les plus grandes dans les possibilités offertes aux citoyens, les niveaux de revenus, et les résultats sanitaires sont celles où la cohésion sociale tend à être la plus faible et la criminalité plus violente. Les troubles sociaux, la violence et les flambées de maladie peuvent aisément se propager au-delà d'un quartier ou d'un district pour mettre en danger l'ensemble des citoyens et ternir la réputation d'une ville.
Les municipalités savent ce que cela signifie lorsqu'il s'agit d'attirer les touristes et de nouvelles entreprises ou de gagner les prochaines élections. Les citadins savent ce que cela signifie en termes de cohésion sociale, de sûreté, de sécurité et de qualité de la vie.
Une mauvaise santé, y compris pour ce qui est de la santé mentale, est l'une des expressions les plus visibles et mesurables des méfaits de la ville. Les inégalités en matière de santé peuvent être aussi un thème de ralliement pour des appels publics au changement qui obligeraient les autorités politiques à agir.
Je terminerai par cela. Lorsque les autorités municipales pensent à l'avenir des villes qu'elles administrent, elles doivent penser à leur santé, et planifier à cette fin.
Dans les pays en développement, lorsque la gouvernance dans les villes est à son meilleur, elle peut contribuer à une espérance de vie qui atteindra 75 ans, voire plus. Lorsque la gouvernance urbaine faillit à sa tâche, l'espérance de vie peut ne pas dépasser 35 ans.
Je vous remercie.