Directeur général

Lutte contre le tabagisme: le Directeur général de l’OMS prend la parole devant une conférence qui fera date

Dr Margaret Chan
Directeur-général de l’Organisation mondiale de la Santé

Allocution prononcée lors de la cinquième session de la Conférence des Parties à la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac
Séoul, République de Corée

12 novembre 2012

Excellences, Mesdames et Messieurs les délégués, Mesdames et Messieurs,

Je suis très heureuse de prendre la parole devant cette cinquième session de la Conférence des Parties à la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac. Nous avons pour objectif commun de voir cette Convention pleinement appliquée, de voir les pouvoirs qu’elle octroie pleinement utilisés pour réduire la consommation de tabac et l’exposition à la fumée du tabac, partout dans le monde.

Alors que s’ouvre la présente session, le soutien à la Convention a atteint le cap des 176 Parties, soit près de 90% de la population mondiale. Cela témoigne de l’impact que vous pouvez avoir. Depuis que la Convention est entrée en vigueur il y a sept ans, les travaux de cette conférence ont permis de créer des instruments supplémentaires donnant poids et efficacité à plus de dix articles de la Convention.

Vous l’avez fait dans un esprit de solidarité, pleinement conscients de la nature transnationale de la menace que représente le tabac, et de la nécessité de renforcer les capacités de mise en œuvre des Parties dont ressources sont les plus faibles. De cette capacité de mise en œuvre, dans le monde entier, dépendra le succès de votre entreprise.

En élaborant des directives et des recommandations, cet organe va bien au-delà des domaines de la médecine et de la santé publique. Vous rassemblez des données et mobilisez des soutiens auprès de multiples secteurs tels que le commerce, la finance, l’agriculture, l’éducation, le monde du travail, l’environnement, les services répressifs et le système judiciaire.

Les travaux de cette conférence constituent un modèle de collaboration sectorielle, mais aussi d’action interinstitutions, comme vous aurez l’occasion d’en discuter au cours de la présente session. La Convention est un puissant instrument de prévention, mais aussi de coopération internationale. Les récentes déclarations politiques sur les maladies transmissibles et sur les déterminants sociaux de la santé ont reconnu l’importance qu’elle revêt à ce titre.

Le pouvoir de prévention de votre action est votre inspiration. Je ne vois nulle autre entreprise pouvant contribuer aussi puissamment à améliorer la santé aux quatre coins du monde. Santé des jeunes enfants et des bébés à naître comprise.

Cela a toujours été l’un des arguments les plus convaincants des campagnes antitabac. Le tabagisme est l’équivalent épidémiologique d’une balle tirée d’une voiture en marche. Elle atteint les passants innocents aussi sûrement que ceux qui sont prisonniers d’une addiction qui met leur santé en péril.

Vous êtes unis par un même esprit de détermination mais aussi par nécessité, compte tenu de la nature de l’opposition, des forces tout aussi déterminées à saper, circonvenir et s’ingérer. L’industrie du tabac se comporte comme une substance corrosive capable de s’immiscer ou de s’infiltrer par n’importe quelle faille ou fissure dans l’armure de nos défenses. Nous devons réagir en colmatant ces ouvertures, une par une, en utilisant la science et les données probantes, avec l’aide des instruments nous permettant d’appliquer ces connaissances, et l’appui des règles de droit.

C’est là ce que vous faites. Et c’est pourquoi les travaux de cette conférence sont tellement importants. Grâce aux directives et recommandations que vous élaborez, et maintenant au premier protocole que vous vous apprêtez à approuver, vous encerclez l’ennemi, lui coupez ses voies de repli, et rétrécissez son champ de manœuvre.

Comme l’expérience nous l’a appris, l’industrie du tabac contestera les données scientifiques les mieux fondées, avancera des arguments sans rapport avec les faits, et financera des groupes écrans pour donner à ces derniers un semblant de légitimité. Cette industrie fera pression sur les législateurs, vouera la presse aux gémonies et, désormais, financera des plaignants pour qu’ils contestent la législation.

Le bras de fer entre les gouvernements, qui cherchent à protéger la santé de leurs citoyens, et l’industrie, qui veut conserver ses bénéfices, a désormais lieu, suivant la tendance la plus récente et la plus inquiétante, devant les tribunaux.

Je sais que vous voudrez vous joindre à moi pour féliciter l’Australie et la Norvège pour des décisions rendues récemment qui sont venues confirmer la légalité de leurs vigoureuses mesures de lutte. Nous sommes unis dans le soutien que nous apportons aux autres pays confrontés à de pareilles ingérences.

Bien sûr, l’industrie aura l’occasion de s’exprimer dans les médias. À les entendre, la loi australienne ne serait pas une bonne loi. Elle serait une aubaine pour le marché noir et ne bénéficierait à personne si ce n’est au crime organisé, notamment aux groupes qui soutiennent le terrorisme. Laissons-les fourbir leurs armes.

La loi australienne rendant obligatoire le conditionnement neutre, une première mondiale, repose sur de rigoureux travaux de recherche. Elle ôtera au paquet de cigarettes si nocif son enveloppe glamour pour rétablir la vérité. Elle aura de vastes conséquences positives sur la santé.

Je souhaite remercier la société civile pour avoir été si active en opposant les faits aux arguments de l’industrie, en faisant apparaître au grand jour leur duplicité.

Parmi les exemples les plus récents de votre action, je citerai les éléments de preuve que vous avez fournis sur le rôle de l’industrie dans la promotion du commerce illicite des produits du tabac, malgré tous les démentis publics; ainsi que sur son rôle dans le financement de groupes écrans qui prétendent s’exprimer au nom des cultivateurs de tabac. De fait, les pratiques de l’industrie font que ces cultivateurs sont piégés à l’extrémité de la chaîne d’approvisionnement.

De tels rapports donnent une plus grande résonance publique aux points examinés durant la présente session.

Mesdames et Messieurs,

Vingt-cinq points sont inscrits à votre ordre du jour.

Vous examinerez un rapport sur les progrès accomplis dans la mise en œuvre de la Convention. Il indique quels sont les articles et les dispositions les plus aisément mis en œuvre et ceux pour lesquels les pays rencontrent des difficultés et ont besoin d’une aide plus importante. Il montre aussi, pour que chacun le sache, que la Convention porte ses fruits.

La recherche aussi est de notre côté. Les données prouvant les avantages importants de ces mesures pour la santé sont, en effet, de plus en plus nombreuses.

Vous examinerez les voies possibles et l’expérience acquise dans les mesures financières et fiscales visant à réduire la demande de tabac, et étudierez les questions complexes relatives à l’aide apportée aux cultivateurs pour passer à des activités économiquement viables de remplacement de la culture du tabac.

Des rapports faisant le point des connaissances actuelles sur les mesures recommandées face aux produits du tabac sans fumée et aux inhalateurs électroniques de nicotine sont aussi à votre disposition. Là, à nouveau, l’industrie du tabac s’infiltre par les plus petites fissures.

Vous examinerez aussi le premier projet de protocole à la Convention, visant à éliminer le commerce illicite des produits du tabac, qui attend votre approbation. Après quatre années de négociations, il s’agit d’un traité qui changera la donne, et par conséquent d’une session qui fera peut-être date.

L’OMS et ses États Membres ont donné naissance à la Convention. Celle-ci vole désormais de ses propres ailes et a donné naissance à un autre traité. C’est ainsi que nous concrétisons nos ambitions dans le domaine de la santé publique. C’est ainsi que nous cernons l’ennemi.

Le protocole donne au monde un instrument ordonné, fondé sur des règles pour contrer et parvenir à éliminer une activité criminelle internationale complexe qui coûte très cher, y compris sur le plan sanitaire.

Le commerce illicite est mauvais pour la santé parce qu’il contourne des mesures qui sont connues pour réduire la demande, comme l’augmentation de la fiscalité et des prix. En d’autres termes, le commerce illicite compromet l’efficacité de la mise en œuvre de la Convention.

Comme le Président de l’organe de négociation intergouvernemental l’a noté, si nous sommes parvenus à un accord sur le texte, c’est grâce «à la détermination et à l’énergie de chacun, et aussi à une volonté générale de chercher des solutions et d’accepter de prendre des décisions difficiles sur des questions épineuses.»

Dans cet esprit, dans cette bataille historique contre une industrie sans scrupules qui ne peut littéralement se permettre de perdre, je crois sincèrement que ce sont les gentils qui gagneront à la fin.

Je vous remercie.

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