Monsieur le
Secrétaire général de l'OMM,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,
En cette Journée météorologique mondiale, c'est un grand honneur pour moi de
partager, au nom de l'OMS, la tribune avec le Professeur Obasi, Secrétaire général de
l'Organisation météorologique mondiale.
A l'OMS, nous nous sommes attachés à renforcer nos contacts avec nos partenaires
extérieurs : les autres organismes de la famille des Nations Unies, la communauté
scientifique, les partenaires de la société civile et le secteur privé. Nous faisons
cet effort parce que nous croyons que nous pouvons faire davantage en rassemblant nos
forces et en cherchant des solutions à la santé et au développement au-delà des
frontières traditionnelles.
Nous travaillons en collaboration étroite avec l'OMM depuis de nombreuses années.
Pour de bonnes raisons. L'immense programme du développement durable nous réunit.
Il est possible de décrire brièvement et avec précision notre domaine d'intérêt
commun :
Les faits nous permettent d'affirmer que le changement climatique, en modifiant les
conditions météorologiques et en perturbant le milieu vital et les processus qui le
régissent, a des répercussions sur la santé des populations humaines.
Les conséquences en sont nombreuses. On débat encore de la relation exacte entre les
activités de l'homme et le changement climatique. Mais nous en savons assez pour prendre
ce problème très au sérieux et nous avons toutes les raisons de nous inquiéter de ses
répercussions néfastes sur la santé. Le climat de la planète est en train de se
réchauffer et nous savons que l'homme joue un rôle dans ce phénomène par
l'augmentation très forte de l'émission des gaz à effet de serre. Nous devons nous
attendre à ce que cette tendance, si elle se poursuit, ait des conséquences profondes
pour la vie sur la Terre et pour la santé des êtres humains.
Aujourd'hui, mon discours a pour but d'attirer l'attention sur les conséquences
sanitaires et de réitérer l'engagement de l'OMS dans la poursuite de son travail sur
l'environnement et la santé et, à cette fin, elle poursuivra sa collaboration étroite
avec l'OMM.
Nous devons mettre nos découvertes en commun. Le développement durable concerne tous
les secteurs et demande que tous les éléments de la société agissent. C'était le
message de la Commission mondiale pour l'Environnement et le Développement.
L'environnement est le milieu dans lequel nous vivons tous. Le développement est ce que
nous faisons tous pour améliorer notre sort dans ce milieu. Les deux sont indissociables.
Il n'est pas difficile de signaler certaines des conséquences sanitaires les plus
évidentes des drames climatiques récents. Des désastres comme les ouragans Mitch et
George ont anéanti des systèmes sanitaires entiers ainsi que les économies sur lesquels
ils reposaient. Le choléra, le paludisme, la dengue, les maladies respiratoires, la
leptospirose, transmise par les rongeurs, règnent désormais au Honduras et au Nicaragua
voisin.
Les inondations en Chine et au Bangladesh ont eu des effets dévastateurs sur la santé
de millions de personnes. J'ai vu de mes propres yeux l'énorme fardeau que la Chine doit
supporter pour se protéger des maladies émergentes et des épidémies après les
inondations, des semaines après la baisse du niveau des eaux.
Des événements aussi spectaculaires pèsent particulièrement lourd sur les pauvres.
Certains remettent ce fait en question, s'accrochant à la croyance que le temps est le
seul élément face auquel les êtres humains sont égaux. Comme le dit le proverbe, la
pluie mouille aussi bien les riches que les pauvres.
Mais cette image est fausse. Même en ce qui concerne le temps, les pauvres sont moins
bien lotis. Beaucoup moins bien.
Les tempêtes font plus de dégâts sur les bords de l'eau ou les terres basses, là
où les pauvres ont une plus grande probabilité d'habiter. Leurs abris sont faits de
matériel léger que l'eau et les vents réduisent facilement en morceaux. Une fois la
tempête passée, laissant dans son sillage la désolation et les maladies, ils n'ont pas
d'assurance pour rembourser les dégâts ni pour se soigner. Leur approvisionnement en eau
aura toute chance d'être contaminé et les risques pour eux d'être victimes
d'épidémies sont beaucoup plus grands que pour les groupes plus aisés de la population.
Tout cela, nous le savons. Mais il apparaît de plus en plus clairement que ce sont les
pauvres qui paient le plus lourd tribut au changement climatique à long terme qui affecte
notre environnement.
Les évaluations récentes faites par les spécialistes de la santé travaillant pour
le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat ont confirmé que les
populations démunies tendaient à être plus vulnérables aux conséquences qu'ont les
variations et le changement climatiques sur la santé.
Il s'agit là d'un sérieux sujet d'inquiétude. Les inégalités sociales et les
problèmes de l'environnement sont intimement liés.
De même que ce sont les pauvres qui supportent la plus lourde charge de l'épidémie
du VIH/SIDA, du paludisme et de la tuberculose, ils sont également les plus vulnérables
face aux vagues de chaleur, aux inondations, aux températures extrêmes, à l'élévation
du niveau de la mer et, bien sûr, à El Niño.
Environ 60% des émissions de dioxyde de carbone proviennent actuellement des pays
industrialisés et cette proportion était encore plus importante dans le passé.
Pourtant, les conséquences climatiques anticipées retomberont largement sur les pays en
développement où vivent près de 80% de la population mondiale.
Les modèles planétaires prévoient une augmentation de 1 à 3,5 degrés Celsius de la
température moyenne de la Terre d'ici la fin du siècle prochain. Il s'agirait là du
réchauffement le plus rapide observé en 10 000 ans. Les spécialistes de la santé
estiment que cela provoquerait une augmentation de la taille relative des populations
exposées au paludisme, à la dengue, à la fièvre jaune, au choléra, à la fièvre de
la Vallée du Rift et à diverses autres maladies infectieuses.
Arrêtons-nous quelques instants sur le paludisme, un sujet auquel l'OMS s'intéresse
particulièrement.
Le paludisme est en augmentation sur l'ensemble de la planète, mais plus
particulièrement en Afrique. Plus de 300 millions de nouveaux cas, peut-être même
500 millions, se produisent chaque jour et un million de personnes meurent chaque année.
Comme toujours, les enfants sont les plus vulnérables et la plupart de ces décès
surviennent en Afrique subsaharienne.
L'OMS a lancé l'initiative Faire reculer le paludisme pour rassembler les forces
contre une maladie qui non seulement entraîne de graves souffrances humaines, mais qui
représente aussi un blocage réel pour le développement social et économique. Cette
initiative est conduite par l'OMS en partenariat avec l'UNICEF, le PNUD, la Banque
mondiale et une vaste alliance de partenaires publics et privés.
Le lien avec l'environnement est frappant. Il nous suffit d'examiner les sites de
reproduction des moustiques qui prolifèrent avec les inondations, l'eau sale et le
réchauffement du climat. Une simple empreinte de pas leur suffit pour se reproduire.
Sous l'effet de températures extrêmes ou de précipitations inhabituelles, de
nombreuses régions du monde ont enregistré une nette augmentation du nombre des cas de
paludisme. L'incidence du paludisme a accusé des hausses sensibles ces dernières
décennies dans des pays tels que la Colombie, l'Equateur et le Venezuela en Amérique du
Sud, le Rwanda en Afrique, et le Pakistan et Sri Lanka en Asie du Sud.
Des cas de paludisme sont maintenant signalés en plusieurs points du globe à des
altitudes plus élevées que ces dernières décennies, comme sur les plateaux montagneux
du Kenya. Les raisons nous échappent encore & et elles sont probablement multiples.
Il est possible, et nous devons prendre cette éventualité au sérieux si la tendance se
maintient, que le changement climatique favorise la propagation de cette importante
maladie. Des spécialistes de la santé, dont certains travaillent dans les bureaux de
l'OMS à Copenhague et à Rome, commencent à se pencher sérieusement sur ce sujet de
recherche.
L'impact du changement climatique ne se limite pas au paludisme. Les incendies de
forêts liés à la sécheresse qui ont éclaté en Indonésie, attisés par le
phénomène El Niño, ont augmenté de façon spectaculaire le nombre des cas d'infection
respiratoire dans les villes de Malaisie. Il existe des preuves indirectes du lien étroit
entre le réchauffement des eaux côtières dû à El Niño, les conditions
atmosphériques et les flambées de choléra. En règle générale, le choléra est
davantage associé à la contamination des ressources hydriques consécutive à des
inondations ou aux mauvaises conditions d'hygiène imputables à une période de
sécheresse, pendant laquelle le peu d'eau qui reste peut aussi être contaminé.
Je citerai un exemple particulier. En Tanzanie, en septembre et octobre 1997, les
fortes pluies et les inondations ont été à l'origine de 40 000 cas de choléra, soit
1460 cas de plus que l'année précédente. En 1997, il y a eu environ 2200 décès,
contre 35 en 1996. L'une des conséquences imprévues de l'épidémie de choléra en
Afrique orientale a été son coût économique. L'Europe a refusé d'importer le poisson
provenant de cette région en raison du risque d'infestation marine par la bactérie du
choléra. C'est un cercle vicieux. Les conditions atmosphériques extrêmes et les
flambées de maladies sont une cause de souffrances humaines et retardent le
développement économique.
Au-delà des maladies, le changement climatique a d'autres conséquences pour la
santé. Les étés plus chauds, et en particulier les vagues de chaleur, auront un impact
accru, spécialement sur les populations urbaines.
On peut prétendre qu'un réchauffement climatique ouvrira de nouvelles perspectives
pour la production agricole. Si cela se vérifiait progressivement, il est difficile
d'imaginer que cela compenserait les incidences négatives d'un climat toujours plus
instable. Prenons un seul exemple : le changement climatique peut nuire à la
production agricole dans certaines régions & surtout dans des pays pauvres déjà
touchés par l'insécurité alimentaire. La pénurie d'eau et de nourriture, sous l'effet
d'une demande croissante associée à une réduction des approvisionnements due au climat,
peut aggraver les tensions entre les populations et les pays de certaines de ces régions.
Les incidences pour la santé publique sont aussi tristes qu'évidentes.
Parlons aussi des conséquences de l'élévation du niveau des mers. Sans un
renforcement des systèmes de protection du littoral, une élévation de 50 centimètres
du niveau des mers en 2100 exposerait 80 millions de personnes au risque d'inondations
plusieurs fois par an, par rapport à 46 millions dans les conditions climatiques
actuelles et au niveau actuel des mers.
Le déplacement d'un si grand nombre de personnes dans des deltas et des îles déjà
fortement peuplés entraînerait à coup sûr des flambées de maladies telles que la
diphtérie et la diarrhée, pour ne citer que les plus évidentes. L'élévation du niveau
phréatique le long des côtes pourrait aussi favoriser la propagation d'agents
pathogènes dans les fosses septiques et les voies d'eau. Cet état de choses aurait de
surcroît des effets nutritionnels, physiques et psychologiques.
Là encore & comme toujours & ce sont les pauvres, les personnes âgées et les
enfants qui seront les plus vulnérables. Et il va sans dire que les conséquences de
l'élévation du niveau des mers seront beaucoup plus graves pour les pays en
développement et leurs populations que pour les pays industrialisés et leurs habitants.
Il est plus difficile aux pays en développement de faire face au manque d'eau et de
nourriture et de combattre les épidémies.
Le changement climatique est étroitement associé à la production de rayons
ultraviolets due à l'appauvrissement de la couche d'ozone. Cette modification
environnementale, désormais bien documentée, résulte d'un processus essentiellement
distinct de celui de l'accumulation de gaz due à l'effet de serre dans la basse
atmosphère. Les deux processus exercent néanmoins une influence réciproque.
L'exposition aux rayons ultraviolets entraînera une augmentation du nombre des cancers
de la peau avec mélanome bénin, en particulier chez les sujets à peau claire. Elle est
aussi une cause quasi certaine de cataracte. Un autre effet, moins certain mais
potentiellement important, des rayons ultraviolets est l'inhibition du système
immunitaire humain.
Cet effet pourrait & nous n'en savons pas davantage à ce stade & réduire
l'efficacité des programmes de vaccination. L'une des plus grandes réussites de l'OMS
ces dernières décennies a été la vaccination massive des enfants. Aussi devons-nous
rester attentifs à cette conséquence possible de l'appauvrissement de la couche d'ozone.
Que faire face à ces défis de taille ?
Pour commencer, nous devons reprendre le programme élargi du développement durable.
Le message de Notre avenir à tous & réaffirmé à Rio & était le lien qui
existe entre environnement et développement. Nous avons lancé un appel en faveur d'une
nouvelle ère de croissance économique & une croissance forte, mais tout à la fois
socialement et environnementalement durable.
Dans ce processus, les pays industrialisés doivent assumer leur part de solidarité.
La pauvreté est en soi le principal pollueur. Les populations ont le droit de s'extraire
de la pauvreté. Les pays industrialisés ne peuvent retirer l'échelle et dire :
désolés & nous avons rempli les conteneurs de déchets, il n'y a plus de place pour
vous. Nous devons poursuivre le travail et faire avancer la Convention sur le climat &
pas à pas & en nous appuyant sur des données factuelles et sur de nouveaux
mécanismes de partage du fardeau.
Notre réussite se mesurera à l'aune de la santé. Dans le domaine de la santé,
l'action concertée menée ces 50 dernières années a permis d'importants progrès.
Il y a un demi-siècle, la majorité de la population mondiale mourait avant l'âge de 50
ans. Aujourd'hui, l'espérance de vie moyenne dans les pays en développement est de 64
ans et elle devrait être de 71 ans en 2020.
Mais, si nous sommes fiers des tendances positives que reflètent les macro-indicateurs
traditionnels de l'état de santé & espérance de vie et mortalité infanto-juvénile
&, la pauvreté a grignoté de nombreux acquis au plan de la santé. Inverser cette
tendance & notre objectif est en fait de réduire de moitié le nombre des personnes
vivant dans un état de pauvreté avant 2015 & nécessitera engagement et action. La
tâche sera plus dure encore si le changement climatique dresse de nouveaux obstacles.
Nous pouvons aussi envisager sous un autre angle la politique de santé et y voir un
moyen de réduire l'impact des conditions atmosphériques extrêmes. Des systèmes de
santé équitables, d'un bon rapport coût/efficacité, qui améliorent la santé des
populations pauvres et aident à réduire la pauvreté, libèrent des ressources que nous
pouvons utiliser pour mieux nous préparer.
Des systèmes de santé qui atteignent et soignent toute la population épargneront au
moins aux personnes les plus exposées aux aléas climatiques les souffrances superflues
après l'événement. Les efforts déployés pour élever le niveau de vie de chacun
réduiront le risque d'être, littéralement, balayé par le prochain phénomène
climatique extrême. Un niveau de vie plus élevé ira de pair avec de meilleurs systèmes
de santé, de meilleures conditions de vie, davantage de ressources pour se préparer à
affronter le prochain phénomène climatique extrême et, en définitive, de nouvelles
opportunités pour stimuler le développement humain, social et économique.
Un certain nombre de mesures peuvent être prises pour améliorer la préparation aux
intempéries extrêmes et l'aide fournie au lendemain de ces manifestations. En tant que
membre du programme interorganisations d'action pour le climat, la tâche de l'OMS est
d'aider à établir un lien entre la surveillance de l'impact sur la santé et la
surveillance des effets climatiques et connexes. C'est ainsi qu'en améliorant la
prévision et la surveillance des phénomènes climatiques inhabituels tels que El Niño,
nous pourrons prendre des mesures préventives pour réduire l'impact de ces
manifestations sur la santé publique.
Nous avons récemment dressé un rapport complet des effets de El Niño sur la santé.
Nous devons renforcer notre capacité à faire face à un éventail de plus en plus varié
de situations de crise humanitaire, en particulier pendant la phase de préparation aux
catastrophes, mais aussi pour le soutien ultérieur aux populations.
Cela me ramène à mon point de départ, à la nécessité des partenariats. Le secteur
de la santé a besoin, pour travailler, de l'OMM. Nous vous sommes reconnaissants,
Monsieur le Professeur Obasi, des données que nous fournit votre Organisation.
Les effets actuels du changement climatique sur la santé dans le monde sont
aujourd'hui nombreux et les effets potentiels des changements climatiques attendus à
l'avenir sont également nombreux. Ces effets sur la santé amoindrissent notre capacité
à combattre certaines maladies & depuis la possibilité de faire reculer le paludisme
au maintien d'une bonne nutrition et à la pérennité de notre très efficace programme
de vaccination.
La tâche est complexe; son ampleur est souvent inhabituelle; et elle requiert à
l'évidence une action intersectorielle coordonnée.
Mais c'est ce que nous avons l'intention de faire. A l'OMS, nous créerons un groupe
spécial sur la dimension sanitaire du programme d'action pour le climat, y compris le
changement climatique. Ce groupe spécial veillera à ce que les problèmes liés au
changement et aux variations climatiques soient correctement pris en main, que les effets
futurs sur la santé soient prévus et que nous soyons mieux préparés aux catastrophes.
L'OMS est prête à s'atteler avec l'OMM et d'autres partenaires à cette tâche
majeure.
Je vous remercie. |