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Office of the Director-General

World Health Organization
Organisation mondiale de la Santé

UPDATED: Mon Feb 18 16:59:04 2002

Dr. Gro Harlem Brundtland        
Directeur général
Organisation mondiale de la Santé

Lyon,
26 mars 1999,

In English

BioVision - Forum mondial des Sciences de la Vie
Les sciences et la santé : la perspective de l'OMS

Excellences,
Chers collègues,
Mesdames et Messieurs,

Les cinquante dernières années ont fait plus pour améliorer la santé que toute autre période de l'histoire. Les améliorations technologiques et les percées scientifiques ont été considérables.

Les vaccins ont libéré le monde de la variole et éliminé la poliomyélite du continent américain. L'éradication mondiale de la poliomyélite devrait être achevée à la fin de l'année prochaine et des progrès encourageants sont également enregistrés dans la lutte contre la rougeole et le tétanos néonatal. Environ 80% des 150 millions d'enfants nés chaque année reçoivent les principaux vaccins de l'enfance. L'espérance de vie moyenne à la naissance est aujourd'hui de l'ordre de 66 ans dans le monde, alors qu'elle n'était que de 46 ans il y a cinquante ans.

Ces chiffres nous donnent une idée des tendances mondiales en matière de santé. Mais ces tendances doivent faire l'objet d'une analyse plus poussée pour nous permettre de mieux comprendre les déterminants sanitaires et les interactions. Il est utile de savoir que l'espérance de vie de la femme a augmenté dans l'ensemble parallèlement à l'augmentation des revenus. Mais nous savons aussi qu'à des niveaux de revenu comparable, l'espérance de vie de la femme dépasse d'environ 25 ans aujourd'hui ce qu'elle était en 1900.

L'OMS est une organisation fondée sur les connaissances. Depuis plus de cinquante ans nous fournissons un bien public & des connaissances sur la santé et sur les maladies, des connaissances sur les sciences de la santé, des connaissances sur les succès et les échecs enregistrés par les secteurs de la santé.

L'OMS est aussi une organisation fondée sur des valeurs. La valeur fondamentale de l'OMS consiste à promouvoir l'équité et le droit de chacun à jouir d'une bonne santé. Ce n'est pas par hasard qu'elle a été créée l'année de l'adoption de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Le message universel est omniprésent dans notre Constitution et dans notre mandat.

L'accent mis sur l'équité nous amène à privilégier tout spécialement les pauvres. Au crépuscule d'un siècle marqué par des progrès sans précédent dans le domaine de la santé, nous constatons aussi qu'un cinquième de l'humanité n'a toujours pas accès aux services de santé, que la moitié n'a toujours pas régulièrement accès aux médicaments essentiels. Les inégalités s'accroissent dans les pays développés comme dans les pays en développement.

Lorsque la Commission mondiale pour l'Environnement et le Développement a présenté son rapport intitulé "Notre avenir à tous" en 1987, c'était là un message clé : la pauvreté est elle-même une cause majeure de la dégradation de l'environnement. Nous n'arriverons pas à instaurer un développement durable dans le monde tant que nous n'avons pas inversé les tendances à l'accroissement et à la persistance de la pauvreté. Nous avons besoin du transfert des connaissances et des technologies. Nous avons besoin du transfert des données d'expérience.

Il en va de même dans le domaine de la santé. Les problèmes de santé mènent à la pauvreté et inversement la pauvreté est un facteur de maladie. Sortir les populations de la pauvreté signifie les mettre sur la voie du développement humain, social et économique.

Les pays développés se sont engagés à réduire de moitié le nombre des personnes vivant dans la pauvreté d'ici 2015. Ce but est à portée de main si nous prenons à temps les décisions voulues. Pour la plus grande partie du programme sanitaire de ce siècle qui reste à accomplir, nous avons les outils et la technologie nécessaires pour créer la différence. Le monde dispose des connaissances et de la technologie nécessaires pour lutter contre la pauvreté.

J'ai décidé que l'OMS aurait pour priorité d'appliquer la composante sanitaire de cette stratégie. Nous devons placer la santé au coeur du programme du développement. Nous avons besoin de toute la force des connaissances et des sciences humaines pour atteindre cet objectif. Les pays en développement doivent supporter 90% de la charge de la maladie, mais les pays les plus pauvres ne jouissent que de 10% des ressources affectées à la santé. Cela doit changer.

La science et les connaissances nous ont permis de bien comprendre les défis à affronter en matière de santé. Nous avons étudié la charge mondiale de la maladie jusqu'au siècle prochain. En regardant devant nous, quelles sont les causes non seulement de la mortalité mais des incapacités et comment pouvons-nous les combattre ?

Les principales causes de mortalité ou d'incapacité en 1995 font apparaître les trois premières que l'on connaît bien : les maladies pulmonaires, la diarrhée et les affections périnatales, et ces trois causes auraient également été en tête si nous avions effectué l'étude en 1965 ou même avant.

Il est possible de lutter de manière efficace contre ces trois causes. Qu'en est-il des principaux facteurs de risque ? Tout d'abord, il y a la malnutrition. Puis, les moyens insuffisants en matière d'eau et d'assainissement. Enfin, les comportements sexuels non protégés qui sont largement liés à la propagation du VIH/SIDA.

Si nous envisageons l'an 2020, d'importantes transformations nous attendent, en raison du vieillissement de la population et de la transition économique et sociale. Les trois principales causes de mortalité et d'incapacité en 2020 seront probablement les cardiopathies, la dépression et les accidents de circulation & à moins de nouvelles surprises désagréables dans le domaine de la propagation des maladies transmissibles.

Qu'en sera-t-il des principaux facteurs de risque ? Dans de nombreux cas, il s'agira de ceux que nous connaissons aujourd'hui. Mais nos études, et d'autres études, font apparaître une évolution remarquable, à savoir l'augmentation spectaculaire du rôle du tabac. D'ici 2020, la charge de la maladie due au tabac devrait dépasser celle de toutes les maladies prises individuellement. En 1990, le tabac était à l'origine de 2,6% de la charge de la maladie au niveau mondial; en 2020 sa part devrait atteindre près de 10%. Voilà les faits tels qu'ils se présentent.

Nous connaissons les défis et nous connaissons aussi les principaux facteurs qui contribuent à améliorer la santé :

  • les augmentations du revenu moyen qui, par contrecoup, permettent d'améliorer l'état de santé et l'état nutritionnel;
  • les améliorations des niveaux moyens d'éducation;
  • et, enfin, la production et l'application de connaissances nouvelles.

En dernière analyse, ce sont les connaissances qui semblent constituer le facteur déterminant de la révolution de la santé à laquelle nous avons assisté au cours de notre siècle. Elles sont au centre des inventions et de l'utilisation des technologies à des fins spécifiques dans des milieux déterminés. Elles sont indispensables à l'adoption de nouveaux comportements favorables à la santé. Elles constituent aussi un bien public international qu'il faut privilégier et protéger en tant que tel.

Cette réalité apparaît encore plus clairement lorsqu'on envisage la révolution que les progrès actuels de la technologie de l'information et de la génétique nous préparent pour le siècle prochain.

Il incombe à l'OMS d'aider ses Etats Membres et ses autres partenaires à évaluer les besoins sanitaires et à décider comment les satisfaire. Nous devons déterminer où se situent les lacunes des connaissances, mobiliser les efforts de recherche pour les combler et mettre au point les produits nécessaires.

Pour renforcer notre capacité analytique, nous avons mis sur pied un nouveau Groupe d'activités intitulé "Bases factuelles et information à l'appui des politiques". Ce Groupe produit des connaissances sur les tendances épidémiologiques mondiales, les priorités de la santé, les options politiques et les interventions et résultats sanitaires. Les données utilisées à cette fin nous viennent des pays et des autres Départements de l'OMS dans des domaines tels que la reproduction humaine, le diabète, la génétique humaine, la salubrité de l'environnement, la médecine du travail, les maladies infectieuses, la santé mentale, les produits biologiques et les vaccins.

Ces Départements sont aux avant-postes de la lutte contre les maladies et de la surveillance des maladies. Ils sont directement associés à la définition et à l'homologation clinique des normes techniques et sont en contact à la fois avec la recherche de pointe et avec les soins de santé dans les pays en développement.

Ils peuvent établir le lien entre les sciences de la vie et les soins de santé; entre les donateurs, les chercheurs et les usagers; entre les nouvelles percées scientifiques et leurs applications pour la lutte contre la maladie.

Il s'agit ensuite pour nous d'aider à homologuer les connaissances et à les incorporer aux meilleures pratiques. Pour cela, une étroite coordination est nécessaire avec les pays qui sont prêts à adopter des démarches et des outils nouveaux dans leur politique et dans leurs interventions pour la santé.

Pour jouer son rôle avec force, l'OMS doit communiquer de manière plus proactive l'information aux chercheurs sur les besoins effectifs de la santé publique en matière de recherche et développement et veiller à ce que les résultats parviennent jusqu'à ceux qui en ont le plus besoin.

Les connaissances que nous recueillerons ainsi devront être utilisées pour mettre au point des outils efficaces et d'un coût raisonnable qui puissent être utilisés par les systèmes de santé, en particulier ceux des pays pauvres.

On sait que la vaccination sauve environ 3 millions de vies par an; pourtant, aujourd'hui encore, 1,65 million d'êtres humains meurent de maladies évitables par vaccination. L'adoption de vaccins polyvalents en dose unique permettrait de simplifier considérablement la logistique et, par voie de conséquence, d'améliorer la couverture tout en réduisant les coûts. Dans le domaine de la lutte antituberculeuse, la mise au point des techniques de mini-radiographie de masse pour la recherche active des cas, un traitement par contact unique ou un vaccin nouveau auraient un impact considérable sur la morbidité et la mortalité.

Les nouvelles techniques, y compris celles du génie génétique, ouvrent de riches perspectives de mise au point de nouveaux vaccins divers. Il existe un vaccin contre l'hépatite B, qui est déjà utilisé depuis plus d'une décennie, mais c'est aujourd'hui seulement qu'il commence à être accessible à des pays autres que les plus riches. Nous devrons à l'avenir trouver les moyens de raccourcir ce délai d'exclusivité.

Le processus d'innovation soulève des problèmes technologiques et économiques complexes. La recherche est coûteuse et l'innovation n'aura pas lieu sans un rapport raisonnable des investissements. Les marchés, s'ils sont efficaces pour l'affectation de ressources dans certains domaines, sont inefficaces pour d'autres. Le simple fait que des centaines de millions d'êtres humains n'aient pas accès à ce que l'OMS définit comme médicaments essentiels en est une preuve éloquente. Si l'on voit les choses du point de vue pratique, cette situation n'est pas seulement catastrophique pour les populations, elle est aussi mauvaise pour les affaires, car il s'agit de marchés qui ne sont pas exploités.

Une nouvelle approche des partenariats entre secteurs privé et public pourrait nous permettre de progresser. L'OMS a engagé un dialogue étroit avec l'industrie pharmaceutique pour identifier les obstacles à un accès de tous aux médicaments. Nous avons associé le secteur privé aux grandes initiatives récentes telles que Faire reculer le paludisme et pour un monde sans tabac. En collaboration avec la Banque mondiale, l'UNICEF, d'autres partenaires privés et l'industrie, nous étudions maintenant comment rendre les avancées techniques en matière de vaccination accessibles à des groupes qui, jusque-là, en auraient été privés, ce qui constituerait un pas géant en avant.

Il est clair que nous avons besoin d'un tel dialogue élargi, et le climat est à mon avis propice pour l'établir. L'innovation technologique est certes une condition préalable, mais elle ne permettra pas à elle seule de résoudre le problème. Des stratégies de fixation des prix et de commercialisation sont aussi nécessaires. Celles-ci doivent elles-mêmes s'appuyer sur une législation et sur un cadre réglementaire visant à garantir le contrôle de la qualité, la protection des droits et l'élimination des médicaments de contrefaçon. Dans ses activités dans ce domaine, l'OMS se fonde sur un engagement en faveur des politiques pharmaceutiques nationales et du concept des médicaments et vaccins essentiels.

La situation du SIDA offre une illustration frappante du chemin qui reste à parcourir avant que les bénéfices potentiels apportés par les sciences de la vie puissent bénéficier à ceux qui en ont le plus grand besoin.

Au cours des années récentes, la recherche sur le SIDA a accompli des progrès étonnants et il existe maintenant des traitements qui peuvent prolonger la vie et améliorer considérablement la qualité de vie des sidéens. Toutefois, le prix de la multimédication nécessaire peut s'élever jusqu'à US $18 000 par patient et par an. Or, sur les 30 millions de personnes séropositives ou atteintes du SIDA, 90% vivent dans les pays en développement, dont beaucoup ont un budget annuel de santé inférieur à US $10 par habitant.

Nous devrons donc nous occuper de fournir aux 90% des habitants du monde qui ne peuvent pas encore avoir accès aux nouvelles thérapies un traitement qui soit au moins de bonne qualité pour les maladies liées au SIDA. Parallèlement, nous ne devrons ménager aucun effort pour réaliser des progrès vers un accès plus équitable aux traitements antirétroviraux efficaces, mais coûteux. Il y a là un devoir déontologique pour tous les professionnels de santé. Pour les pays qui ont signé la Déclaration universelle des droits de l'homme, il s'agit de respecter leur engagement à garantir le droit de tout individu à partager les bénéfices du progrès scientifique.

Cet engagement ne devrait pas être pris à la légère. Il est un élément crucial de notre bien-être futur commun. Pour des millions d'êtres humains aujourd'hui, il pose une question de vie ou de mort.

L'OMS a également pour vocation d'aider à trancher les questions d'éthique relatives à la santé. Cela vaut aussi dans le domaine des politiques sanitaires et de l'affectation des ressources, lorsqu'il s'agit de garantir l'accès équitable de tous aux soins.

Ce principe s'applique aussi dans le domaine de la bioéthique, où nous travaillons en étroite collaboration avec les gouvernements, les commissions nationales d'éthique et d'autres organisations internationales telles que l'UNESCO, la FAO, le Conseil de l'Europe et la Commission européenne. Nous travaillons actuellement à élaborer des principes directeurs, codes de pratique pour les professions de santé, et recommandations aux Etats Membres dans des domaines tels que la transplantation d'organe, la recherche clinique sur des sujets humains et les applications des nouvelles technologies telles que le clonage et les manipulations génétiques.

La Fondation Marcel Mérieux, centre collaborateur OMS ancien et très actif, a accueilli les réunions de notre équipe spéciale de la transplantation d'organe en 1996 et 1997 et a apporté son soutien à un débat public sur les aspects éthiques des politiques de santé publique et de la coopération internationale.

Une tâche critique de l'OMS est aussi d'aider les pays à développer leur capacité en matière de recherche et de développement sanitaires. Nous devrons aider ceux-ci à combler l'écart entre pays industrialisés et pays en développement en ce qui concerne le développement des ressources humaines et l'accès au savoir. De nombreux pays en développement restent dépourvus des capacités scientifiques et institutionnelles qui leur permettraient de s'attaquer à leurs problèmes spécifiques, dans des domaines tels que la biomédecine, l'épidémiologie, les technologies de pointe et les sciences sociales.

Cette situation déjà difficile ne peut que s'aggraver lorsque les meilleurs cerveaux des pays en développement sont attirés vers des laboratoires de recherche richement dotés de pays développés. Il n'existe pas de solution simple à ce problème. Il nous faudra cependant étudier des structures et incitations qui permettent d'enrayer cette tendance.

L'une des priorités de l'OMS est de promouvoir la mise en place de capacités dans les pays en développement. C'est l'un des objectifs poursuivis dans nos programmes de recherche propres, ainsi que dans nos activités de soutien et d'incitation avec les centres collaborateurs. Nous devrons aussi inciter l'industrie privée à soutenir ce processus de développement des capacités.

Mettre le savoir au service de l'humanité, c'est un idéal poursuivi par les êtres humains depuis les débuts de la civilisation. L'OMS s'est engagée à contribuer à cette entreprise, c'est-à-dire à susciter, à relancer et à orienter un effort mondial en faveur du bien public. Les pays du monde dépensent la somme impressionnante de 2300 milliards de dollars chaque année pour les soins de santé, et ce chiffre continue d'augmenter. Nous sommes convaincus que les conseils de l'OMS, s'appuyant sur sa vision mondiale et sur la base factuelle à laquelle elle a accès, peuvent aider les pays à faire des choix plus sages.

Dans l'accomplissement de notre mission, je me suis engagée à travailler avec nos partenaires du secteur public et du secteur privé. Nous accueillerons avec reconnaissance toutes les contributions, y compris celles de l'industrie, des organisations non gouvernementales et du secteur non officiel. Nous entreprenons de renforcer nos relations avec les autres institutions telles que la Banque mondiale, le FMI, l'OCDE et l'UNESCO. Nous participerons à la Conférence mondiale sur la science à Budapest en juin 1999, et je tiens à remercier l'UNESCO et le CIUS pour nous avoir invités à diriger le groupe de débat sur "La révolution biologique et ses implications pour la santé".

Le chercheur se trouve placé devant un dilemme. Il doit se fonder sur des faits solides. Mais il est aussi obligé de prendre des risques. Il ne doit pas hésiter à suivre ses convictions afin de pouvoir aller une étape plus loin que ceux qui l'ont précédé.

Dans le domaine de la santé, nous avons vu ce processus se reproduire à maintes fois. Il y a plusieurs décennies, un vaccin antipoliomyélitique n'était qu'un rêve. Il y avait un débat, très animé, il se situait entre ceux qui luttaient pour que ce vaccin soit mis au point et ceux qui voulaient consacrer les recherches à l'amélioration du poumon d'acier ou du lit oscillant pour améliorer le confort des victimes de la maladie.

A l'aube de cet événement historique qu'est l'éradication de la poliomyélite, rendue possible par la mise au point de vaccins buccaux efficaces, nous tendons à oublier à quel point a été difficile la décision de continuer d'investir dans un rêve dont personne ne pouvait être sûr qu'il deviendrait réalité.

Aujourd'hui, nous ne devons pas perdre cette faculté de rêver. Notre savoir s'applique au passé, mais les défis à relever concernent l'avenir. Ce sont ces défis qui incitent les scientifiques et les chercheurs à repousser les limites.

Je peux vous promettre qu'ils pourront compter sur le soutien de l'OMS.

Merci de m'avoir écoutée.

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