Bibliothèque électronique de données factuelles pour les interventions nutritionnelles (eLENA)

Supplémentation en huiles d’origine marine pendant la grossesse et situation sanitaire de la mère et du nouveau-né

Commentaire destiné à la Bibliothèque électronique de données factuelles pour les interventions nutritionnelles de l’OMS

Beth Imhoff-Kunsch, Hubert Department of Global Health, Emory University, Atlanta, États-Unis
Août, 2011

Introduction

D’après les données factuelles qui émanent d’études d’observation et d’essais randomisés, il pourrait exister un lien entre la consommation de produits de la mer pendant la grossesse et certains effets sur la grossesse et son issue. Dans les années 1980, des chercheurs ont observé que les femmes vivant dans les îles Féroé avaient une période de gestation plus longue que les femmes habitant au Danemark, et donnaient naissance à des bébés plus gros. De plus, des chercheurs ont constaté que le taux de pré-éclampsie était plus faible chez les femmes inuit vivant au Groenland que chez les Danoises. Ces observations ont motivé de nouvelles recherches ultérieures, qui reposaient sur l’hypothèse selon laquelle la consommation de produits de la mer au cours de la grossesse était susceptible d’influer sur la situation sanitaire de la mère et du nouveau-né.

Les produits de la mer regorgent d’acides gras polyinsaturés de la série n-3 (oméga 3) à longue chaîne (LCPUFA) : acide docosahexaénoïque (DHA) et acide éicosapentaénoïque (EPA). Ces deux LCPUFA bioactifs jouent un rôle dans la régulation des processus biologiques, tels que la synthèse des éicosanoïdes et l’expression des gènes. L’apport d’huiles d’origine marine pourrait influer sur la synthèse des molécules bioactives comme les prostaglandines et, par là même, sur le moment de l’accouchement (parturition). Nombre d’études épidémiologiques et d’essais randomisés se sont intéressés aux effets divers de la consommation d’huiles d’origine marine au cours de la grossesse sur la santé de la mère, du nouveau-né et de l’enfant. Ce commentaire sera axé sur les résultats d’essais randomisés consacrés à la supplémentation en huiles d’origine marine durant la grossesse, et tout particulièrement aux résultats de la revue Cochrane la plus récente sur ce sujet.

Synthèse des données factuelles

La revue Cochrane la plus récente qui examine l’impact de la supplémentation en huiles d’origine marine et autres précurseurs des prostaglandines au cours de la grossesse sur la situation sanitaire de la mère et du nouveau-né intègre des données provenant de six essais (2 783 femmes) et publiées en décembre 2005 1. La méta-analyse a exclu les femmes présentant une pré-éclampsie ou chez lesquelles on soupçonne un retard de croissance intra-utérin (RCIU). Cette analyse menée par Makrides et al. a consisté à mesurer diverses situations sanitaires chez la mère et le nouveau-né : hypertension maternelle, pré-éclampsie, durée de la gestation, la prématurité et faible poids à la naissance, notamment.

Il convient de noter que la période de gestation est plus longue (de 2,6 jours en moyenne) chez les femmes qui ont reçu une supplémentation en huiles d’origine marine que chez les femmes composant le groupe-témoin, et que cet écart est plus marqué pour les grossesses à risque (période de gestation plus longue de 8,5 jours en moyenne). Les bébés des femmes supplémentées ont 31 % moins de risques d’être de grands prématurés (moins de 34 semaines) et leur poids moyen à la naissance est supérieur à celui des bébés du groupe-témoin (écart moyen : 47 g). Même si la prolongation de la gestation de 2,6 jours et l’augmentation du poids de naissance de 47 g ont une significativité clinique contestable et n’influent pas sur le faible poids de naissance, sur les fausses-couches et sur les décès néonataux, les effets bénéfiques à long terme de cette amélioration de l’issue de la grossesse n’ont pas encore été pleinement explorés. La méta-analyse Cochrane n’a pas fait apparaître d’effet significatif de la supplémentation en huiles d’origine marine sur les autres issues de la grossesse déjà spécifiées, telles que l’hypertension maternelle ou la pré-éclampsie.

Deux méta-analyses supplémentaires sur la supplémentation en LCPUFA n-3 ont été menées et publiées un an après la revue Cochrane 2, 3 : celle de Szajewska et al., en 2006, est axée sur les grossesses à faible risque, et celle de Horvath et al., en 2007, sur les grossesses à risque 2, 3. Même si Szajewska et al. recourent à des critères d’inclusion et d’exclusion différents de ceux retenus par la revue Cochrane, ils tirent des conclusions analogues en ce qui concerne la durée de la gestation, la prématurité (moins de 37 semaines) et le faible poids de naissance.

Szajewska et al. incluent six essais, avec un nombre total de 1 278 femmes, et montrent que la supplémentation en LCPUFA n-3 pendant la grossesse prolonge la gestation de 1,57 jour en moyenne (intervalle de confiance au seuil des 95 % : 0,35 – 2,78), mais n’a aucun effet sur la prématurité, le faible poids de naissance et sur d’autres issues de la grossesse.

Horvath et al. se penchent sur les grossesses à risque et s’appuient sur quatre études menées auprès de 1 264 femmes. Leur analyse de la durée de la gestation prend en compte deux études portant sur un total de 295 femmes et ne révèle aucun écart dans la durée des grossesses de plus de 37 semaines entre les groupes considérés (risque relatif : 0,99 ; intervalle de confiance au seuil des 95 % : 0,9 – 1,1). De même, l’analyse de la prématurité (moins de 37 semaines), qui incluait trois essais et 523 femmes, ne fait pas apparaître de différence entre les groupes étudiés (risque relatif 0,82 ; intervalle de confiance au seuil des 95 % : 0,6 – 1,1). Comme la revue Cochrane, cette analyse indique que la supplémentation en LCPUFA n-3 réduit le risque de grande prématurité (moins de 34 semaines) (risque relatif : 0,39 ; intervalle de confiance au seuil des 95 % : 0,18 – 0,84). D’autres situations sanitaires chez la mère et le nouveau-né, telles que le taux de pré-éclampsie, le RCIU et le faible poids de naissance, ne diffèrent pas d’un groupe à l’autre.

Dans l’ensemble, les trois méta-analyses montrent que la supplémentation en huiles d’origine marine, ou LCPUFA n-3, au cours de la grossesse n’a pas d’effets nocifs et est généralement bien tolérée. Le taux d’incidents graves est analogue entre les différents groupes et le taux de survenue d’effets secondaires (vomissements, nausées, diarrhée…) est, lui aussi, globalement analogue, sauf en ce qui concerne les renvois et le mauvais goût dans la bouche, plus fréquents dans les groupes supplémentés en huiles d’origine marine. Les analyses de Makrides et de Szajewska font état d’un allongtement de la durée de la gestation à la suite d’une supplémentation en LCPUFA n-3 ou en huiles d’origine marine, et les revues de Makrides et d’Horvath indiquent une diminution du risque de grande prématurité (moins de 34 semaines) dans les groupes supplémentés en LCPUFA n-3 ou en huiles d’origine marine. Il convient toutefois d’interpréter ces résultats avec prudence, car le nombre d’études prises en compte est faible pour certaines situations sanitaires (grande prématurité, par exemple) et plusieurs de ces études sont susceptibles de comporter un biais en raison de problèmes tels qu’un masquage inadéquat ou inconnu de la répartition. Cependant, les études jugées de faible qualité n’ont pas été incluses dans la revue Cochrane.

Plusieurs études de la supplémentation en huiles d’origine marine ont été publiées depuis les revues suscitées, et leurs résultats ne vont pas tous dans le même sens 4–15. Il faut noter qu’un essai de grande ampleur mené par Makrides et al. en 2010 conclut à un risque réduit de grande prématurité (moins de 34 semaines) (risque relatif corrigé : 0,49 ; intervalle de confiance au seuil des 95 % : 0,25 – 0,94) et de faible poids de naissance (risque relatif : 0.65 ; intervalle de confiance au seuil des 95 % : 0,44 – 0,95) dans le groupe supplémenté en huiles d’origine marine 12. Le constat d’une réduction du risque de très grande prématurité correspond aux constats des méta-analyses, alors que le constat d’une réduction du risque de faible poids de naissance contredit les conclusions des revues précédentes.

Discussion

Dans de nombreux pays à revenu faible, intermédiaire ou élevé, les femmes enceintes ne consomment pas la dose de DHA recommandée (au moins 200 mg par jour), sauf dans les pays côtiers, où le poisson et autres produits de la mer sont facilement disponibles, vendus à un prix abordable et couramment consommés 16. Les études portant sur la teneur du lait maternel en LCPUFA révèlent de fortes variations dans la concentration du DHA à travers la planète, ce qui témoigne de différences dans l’apport alimentaire en DHA 17. Dans les régions non côtières pauvres en ressources, la supplémentation en huiles d’origine marine ou la consommation accrue de produits de la mer pendant la grossesse risque de ne pas être économiquement envisageable. De plus, on connaît mal l’effet de la supplémentation prénatale en huiles d’origine marine sur le faible poids de naissance, la prématurité et la pré-éclampsie dans les environnements pauvres en ressources. Cependant, des études ayant montré l’innocuité de la supplémentation en huiles d’origine marine durant la grossesse, les conseils alimentaires qui encouragent la consommation de produits de la mer lorsque cela est possible pourraient avoir des effets bénéfiques sur les femmes enceintes en augmentant aussi, dans le même temps, l’apport d’autres micronutriments essentiels qui se trouvent dans les produits de la mer (protéines, vitamine A et fer, notamment). Qui plus est, de manière générale, la consommation de poisson une à deux fois par semaine n’induirait pas un risque d’effet délétère sur la grossesse lié aux polluants environnementaux.

Étant donné que la plupart des essais randomisés portant sur la supplémentation en huiles d’origine marine ont été menés dans des pays à revenu élevé, leurs résultats ne peuvent pas être généralisés aux populations des pays à revenu faible ou intermédiaire. Il ressort d’un essai récemment effectué au Mexique (1 094 femmes) que la supplémentation prénatale en DHA n’a pas d’effet global sur la santé de la mère et du nourrisson. Néanmoins, cette étude a été réalisée au sein d’une population de la classe moyenne relativement instruite, dans laquelle un faible poids de naissance est peu fréquent (moins de 6 %) 9.

Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour déterminer un effet bénéfique de la supplémentation en huiles d’origine marine sur les populations pauvres dans les régions à faible revenu, surtout dans les cas suivants :

  • faible consommation de produits de la mer ;
  • situation sanitaire de la mère et du nouveau-né souvent délétère (retard de croissance intra-utérin, notamment).

Plusieurs essais de supplémentation prénatale en huiles d’origine marine ont indiqué un effet bénéfique ultérieur pour le nourrisson et l’enfant, par exemple en ce qui concerne le développement cognitif. Les résultats sont toutefois hétérogènes et non concluants. Les essais ont également fait apparaître un bénéfice potentiel de la supplémentation prénatale en huiles d’origine marine sur l’humeur de la mère, mais les résultats sont, là aussi, non concluants.


Références

1 Makrides M, Duley L, Olsen SF. Marine oil, and other prostaglandin precursor, supplementation for pregnancy uncomplicated by pre-eclampsia or intrauterine growth restriction. Base de données des revues systématiques Cochrane, 2006, 3:CD003402.

2 Szajewska H, Horvath A, Koletzko B. Effect of n-3 long-chain polyunsaturated fatty acid supplementation of women with low-risk pregnancies on pregnancy outcomes and growth measures at birth: a meta-analysis of randomized controlled trials. American Journal of Clinical Nutrition,2006, 83(6):1337–44.

3 Horvath A, Koletzko B, Szajewska H. Effect of supplementation of women in high-risk pregnancies with long-chain polyunsaturated fatty acids on pregnancy outcomes and growth measures at birth: a meta-analysis of randomized controlled trials. British Journal of Nutrition, 2007, 98(2):253–9.

4 Knudsen VK et al. Fish oil in various doses or flax oil in pregnancy and timing of spontaneous delivery: a randomised controlled trial. British Journal of Obstetrics and Gynaecology, 2006, 113(5):536–43.

5 Judge MP, Harel O, Lammi-Keefe CJ. A docosahexaenoic acid-functional food during pregnancy benefits infant visual acuity at four but not six months of age. Lipids, 2007, 42(2):117–22.

6 Krauss-Etschmann S et al. Effects of fish-oil and folate supplementation of pregnant women on maternal and fetal plasma concentrations of docosahexaenoic acid and eicosapentaenoic acid: a European randomized multicenter trial. American Journal of Clinical Nutrition, 2007, 85(5):1392–400.

7 Krauss-Etschmann S et al. Decreased cord blood IL-4, IL-13, and CCR4 and increased TGF-beta levels after fish oil supplementation of pregnant women. Journal of Allergy and Clinical Immunology, 2008, 121(2):464–70.

8 Olsen SF et al. Duration of pregnancy in relation to fish oil supplementation and habitual fish intake: a randomised clinical trial with fish oil. European Journal of Clinical Nutrition, 2007, 61(8):976–85.

9 Ramakrishnan U et al. Effects of docosahexaenoic acid supplementation during pregnancy on gestational age and size at birth: randomized, double-blind, placebo-controlled trial in Mexico. Food and Nutrition Bulletin, 2010, 31(Suppl. 2):S108–16.

10 Harper M et al. Omega-3 fatty acid supplementation to prevent recurrent preterm birth: a randomized controlled trial. Obstetrics and Gynecology, 2010, 115:234–42.

11 Barden AE et al. n-3 fatty acid supplementation during pregnancy in women with allergic disease: effects on blood pressure, and maternal and fetal lipids. Clinical Science, 2006, 111(4):289–94.

12 Makrides M et al. Effect of DHA supplementation during pregnancy on maternal depression and neurodevelopment of young children: a randomized controlled trial. Journal of the American Medical Association, 2010, 304(15):1675–83.

13 Dunstan JA et al. Cognitive assessment of children at age 2(1/2) years after maternal fish oil supplementation in pregnancy: a randomised controlled trial. Archives of the Diseases of Childhood, Fetal and Neonatal, 2008, 93(1):F45–50.

14 Helland IB et al. Effect of supplementing pregnant and lactating mothers with n-3 very-long-chain fatty acids on children's IQ and body mass index at 7 years of age. Pediatrics, 2008, 122(2):e472–9.

15 Bergmann RL et al. Supplementation with 200 mg/day docosahexaenoic acid from mid-pregnancy through lactation improves the docosahexaenoic acid status of mothers with a habitually low fish intake and of their infants. Annals of Nutrition and Metabolism, 2008, 52(2):157–66.

16 Koletzko B et al. The roles of long-chain polyunsaturated fatty acids in pregnancy, lactation and infancy: review of current knowledge and consensus recommendations. Journal of Perinatal Medicine, 2008, 36(1):5–14.

17 Brenna JT et al. Docosahexaenoic and arachidonic acid concentrations in human breast milk worldwide. American Journal of Clinical Nutrition, 2007, 85(6):1457–64.

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Déclarations de conflits d’intérêts

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