Situations d'urgence

La lutte contre les moustiques peut-elle enrayer la transmission du virus Zika?

Les moustiques de l’espèce Aedes aegypti, principaux vecteurs du virus Zika, du virus de la dengue et du virus du chikungunya, présentent des caractéristiques particulières sur le plan de la reproduction et du comportement en raison desquelles il est difficile à combattre. Cet article porte sur des techniques de lutte habituelles et nouvelles et présente une synthèse des orientations de l’OMS.

L’éventualité qu’une piqûre de moustique pendant la grossesse puisse entraîner de graves malformations chez le nouveau-né a vivement inquiété le grand public et étonné les scientifiques. Tandis qu’on a détecté une augmentation brutale du nombre de cas de microcéphalie aux endroits et au moment où le virus Zika circule, on a aussi constaté davantage de malformations cérébrales congénitales chez le fœtus (à l’échographie), chez les mort-nés et chez les nouveau-nés, ainsi que des signes de baisse de l’acuité visuelle et de l’acuité auditive.

Pour les femmes en âge de procréer qui habitent dans les pays touchés ou qui s’y trouvent temporairement, la perspective de donner naissance à un enfant atteint de malformations aussi graves est terrifiante.

Le lien entre la circulation du virus et une détection accrue de cas de syndrome de Guillain-Barré est un autre point inquiétant. Le syndrome de Guillain-Barré est une maladie auto-immune attribuable à plusieurs causes, dont des infections par des virus et des bactéries, dont la plus commune est Campylobacter jejuni. À ce jour, un lien entre la circulation du virus Zika et l’augmentation de l’incidence du syndrome de Guillain-Barré a été signalée dans 8 pays et territoires: la Polynésie française, le Brésil, El Salvador, le département français de la Martinique, la Colombie, le Suriname, la République bolivarienne du Venezuela et le Honduras. Dans certains d’entre eux, le fait que le virus Zika soit le seul flavivirus circulant donne encore davantage d’importance à ce lien présumé.

Même dans les pays disposant de systèmes de santé de niveau avancé, 5% environ des patients atteints de ce syndrome décèdent malgré l’instauration d’une immunothérapie. De nombreux patients doivent être hospitalisés en soins intensifs, parfois pendant plusieurs mois voire une année, y recevoir un traitement et être placés sous assistance respiratoire, ce qui alourdit la charge des services de santé.

Si ces liens présumés sont confirmés, les conséquences humaines et sociales pour la trentaine de pays où des flambées de Zika ont récemment été détectées, les conséquences seront terribles.

Lors des grandes flambées qui ont touché certaines nations insulaires du Pacifique, en 2007 puis en 2013-2014, et qui se sont étendues aux Amériques, le virus Zika a souvent circulé en même temps que les virus de la dengue et du chikungunya. Lors des tests diagnostiques, ces virus donnent des réactions croisées, ce qui rend les résultats peu fiables et il est donc urgent d’améliorer ces tests. au moins.

En outre, le test par PCR actuellement disponible présente l’inconvénient de détecter l’infection seulement pendant que la maladie se manifeste, lorsque le virus se réplique, alors même que 80% des infections sont asymptomatiques. Bien que 15 groupes au moins travaillent sur les vaccins anti-Zika, l’OMS estime que des essais de vaccins à grande échelle ne pourront pas être menés avant 18 mois

Pour toutes ces raisons, l’OMS recommande de renforcer les mesures de lutte contre les moustiques au niveau individuel et dans la population, considérées comme la meilleure ligne de défense immédiate.

Aedes aegypti: une menace opportuniste et tenace

Les moustiques de l’espèce Aedes aegypti sont les principaux vecteurs du virus Zika, du virus de la dengue, du virus du chikungunya et du virus de la fièvre jaune chez l’homme. Plus de la moitié de la population mondiale vit dans des régions où cette espèce est présente.

Les experts qualifient Aedes aegypti d’«opportuniste» car il a la capacité remarquable de s’adapter aux évolutions de l’environnement, notamment celles dues aux changements dans la façon dont les êtres humains habitent la planète. Ainsi, au fil du temps, le moustique a exploité avec une efficacité remarquable l’essor extraordinaire des voyages et du commerce internationaux et l’urbanisation anarchique et rapide.

Plus inquiétant encore, les moustiques de l’espèce Aedes aegypti, qui se reproduisent depuis longtemps dans l’eau stagnante se trouvant dans des trous d’arbres et les aisselles des feuilles, dans les forêts, se sont adaptés au milieu urbain et trouvent un terrain favorable dans les zones surpeuplées et appauvries dépourvues d’accès à l’eau courante et où le ramassage des déchets et des ordures est problématique.

En raison de ces adaptations, on considère que les moustiques de l’espèce Aedes aegypti peuvent se reproduire dans n’importe quel récipient où l’eau de pluie tombe ou où de l’eau est stockée. On a retrouvé des larves dans un grand nombre de récipients, tels que des gobelets en plastique usagés, des bouchons de bouteilles, des soucoupes sous des plantes en pot, des bassins pour oiseaux, des vases se trouvant dans des cimetières, et dans des récipients servant à faire boire les animaux de compagnie. Les moustiques peuvent aussi se reproduire dans certains milieux microbiens que l’on peut trouver dans les fosses septiques, les chasses d’eau ou encore les douches. Les chantiers de construction, les pneus usagés et les gouttières bouchées permettent également aux moustiques de se reproduire en grand nombre.

Les œufs peuvent survivre à l’état sec pendant très longtemps, souvent plus d’une année. Plongés dans l’eau, ils éclosent immédiatement. S’il fait frais, les moustiques peuvent rester au stade larvaire pendant plusieurs mois à condition que la quantité d’eau soit suffisante. Les œufs sont gluants et collent à l’intérieur des récipients. Il est prouvé que le commerce international des pneus usagés est l’une des principales voies d’introduction des moustiques.

Les moustiques femelles sont agressifs

Le moustique Aedes aegypti femelle pique de façon agressive le jour, surtout à l’aube et au crépuscule. Dans les lieux intérieurs bien éclairés, les moustiques peuvent aussi piquer la nuit. Ils ont une forte tendance à se cacher dans les placards et sous les lits. Les moustiques adultes des deux sexes se nourrissent d’aliments sucrés, tels que le nectar ou les fruits, mais les femelles ont besoin d’une protéine présente dans le sang pour que leurs œufs se développent.

Au fil des années, les femelles ont montré des préférences particulières pour le sang humain plutôt que pour celui d’autres mammifères, pour les lieux ombragés où elles peuvent se reposer, pour l’eau stagnante plutôt que celle qui court et pour les petits récipients artificiels où elles pondent leurs œufs. En outre, elles préfèrent les récipients de couleurs foncées à ceux de couleurs claires. Les femelles attaquent souvent de façon sournoise, approchant leurs victimes par derrière et piquant aux chevilles et aux coudes, évitant ainsi probablement d’être remarquées et écrasées.

Les moustiques femelles de l’espèces Aedes aegyptisont qualifiés de « siroteurs » car, au lieu de prélever en une seule fois assez de sang pour un repas, ils prélèvent de petites quantités de sang en piquant plusieurs fois, ce qui fait augmenter le nombre de personnes qu’un seul moustique porteur du virus peut infecter.

Après un repas sanguin, les femelles produisent, en moyenne, un lot de 100 à 200 œufs, selon la quantité de sang qu’elles ont prise. Contrairement aux femelles de la plupart des autres espèces de moustiques, celles de l’espèce Aedes aegypti peuvent produire jusqu’à cinq lots d’œufs au cours de leur vie. En outre, et c’est une stratégie de survie, la femelle pond ses œufs à plusieurs endroits différents.

Toutes ces caractéristiques rendent la lutte contre les populations de moustiques Aedes aegypti extrêmement difficile. Elles rendent également beaucoup plus menaçantes les maladies transmises par ces moustiques.

Essor et déclin de la lutte contre les moustiques

Grâce à la découverte et à l’utilisation efficace des insecticides à effet rémanent dans les années 1940, des programmes de lutte systématique à grande échelle ont permis d’endiguer la plupart des maladies transmises par les moustiques dans de nombreuses régions. Aedes aegypti a été pratiquement éliminé des Amériques. À la fin des années 1960, la plupart des maladies transmises par les moustiques n’étaient plus considérées comme de graves problèmes de santé publique hors d’Afrique.

Comme c’est si souvent le cas en matière de santé publique, lorsqu’une menace sanitaire disparaît, le programme de lutte cesse d’exister. Les ressources ont diminué, les programmes de lutte n’ont plus fonctionné, les infrastructures ont été démantelées et moins de spécialistes ont été formés et dépêchés sur le terrain. Les moustiques – et les maladies qu’ils transmettent – sont revenus de plus belle alors que peu de mécanismes de défenses restaient intacts.

La perte d’intérêt et de savoir-faire pendant près de deux décennies a affaibli considérablement les capacités nationales de mettre en œuvre des programmes de lutte contre les moustiques. Des programmes de lutte qui étaient efficaces ont été remplacés par la pulvérisation d’insecticides dans les situations d’urgence – une mesure très visible et qui présente un intérêt politique mais qui a peu d’impact à moins qu’elle ne soit intégrée dans d’autres stratégies de lutte.

La faiblesse – et parfois la disparition – des moyens de lutte a coïncidé avec diverses évolutions, telles que l’accélération de la croissance démographique, l’urbanisation rapide et anarchique et les changements dans l’utilisation des sols, qui ont rendu l’environnement encore plus propice à la multiplication des moustiques Aedes aegypti. En outre, l’arsenal d’insecticides efficaces a diminué au fur et à mesure que les moustiques sont devenus résistants.

L’histoire récente de la dengue illustre parfaitement les conséquences dramatiques de ce retour. L’incidence mondiale de la dengue a été multipliée par 30 en 50 ans. Plus de pays notifient leurs premières flambées. Le caractère explosif de davantage de flambées perturbe gravement les sociétés et l’économie. L’augmentation continue du nombre de flambées amène certains experts à se poser la question suivante: si les pays ne peuvent pas se défendre contre des flambées d’une maladie aussi connue que la dengue, récurrentes et qui entraînent des perturbations, peut-on espérer que la lutte contre les moustiques permettra d’enrayer la maladie à virus Zika?

L’OMS préconise d’utiliser les outils habituels et des outils plus récents de lutte contre les moustiques

L’OMS a publié des recommandations sur la lutte contre les moustiques dans le cadre de la riposte à la maladie à virus Zika. Comme déjà indiqué, la lutte contre les moustiques, correctement mise en œuvre, peut réduire efficacement la transmission des virus transmis par ces insectes, y compris Zika. Cependant, c’est une tâche complexe, coûteuse et rendue difficile par la propagation de la résistance aux insecticides. Peu de pays en développement hors d’Afrique subsaharienne disposent de programmes correctement financés de lutte contre les moustiques. En outre, certaines mesures de lutte ne sont pas facilement acceptées par le grand public.

Il est recommandé d’adopter des approches qui tiennent compte de tout le cycle de vie du moustique et qui permettent la pleine participation des communautés. Bien que la pulvérisation d’insecticides pour tuer les moustiques adultes constitue la preuve la plus visible que les pouvoirs publics prennent des mesures, l’OMS souligne que l’élimination des gîtes larvaires est l’intervention la plus efficace pour protéger les populations. La pulvérisation d’insecticides, recommandée seulement dans les situations d’urgence, est surtout efficace si elle est effectuée à l’aube et au crépuscule, au moment où l’activité des moustiques est la plus intense. Il est aussi recommandé à chacun de se protéger des piqûres de moustiques, y compris à l’aide de répulsifs sans danger pour la femme enceinte.

Compte tenu de la gravité des crises provoquées par la dengue et maintenant par le virus Zika et de la nécessité d’élargir l’éventail des techniques de lutte, le Groupe consultatif de l’OMS pour la lutte antivectorielle a évalué quelques outils récents, dont un prototype de moustique génétiquement modifié, soumis pour examen. En ce qui concerne les moustiques génétiquement modifiés, le Groupe consultatif de l’OMS a recommandé de mener de nouveaux essais sur le terrain et de nouvelles évaluations des risques pour estimer l’impact de ce nouvel outil sur la transmission de la maladie. Les essais menés aux Îles Caïmanes ont montré une baisse importante de la population de moustiques Aedes aegypti.

Compte tenu de la gravité des crises provoquées par la dengue et maintenant par le virus Zika et de la nécessité d’élargir l’éventail des techniques de lutte, le Groupe consultatif de l’OMS pour la lutte antivectorielle a évalué quelques outils récents, dont un prototype de moustique génétiquement modifié, soumis pour examen. En ce qui concerne les moustiques génétiquement modifiés, le Groupe consultatif de l’OMS a recommandé de mener de nouveaux essais sur le terrain et de nouvelles évaluations des risques pour estimer l’impact de ce nouvel outil sur la transmission de la maladie. Les essais menés aux Îles Caïmanes ont montré une baisse importante de la population de moustiques Aedes aegypti.

Une autre technique mise au point consiste à effectuer un lâcher massif d’insectes mâles stérilisés par des radiations à faibles doses. Lorsque les mâles stériles s’accouplent, les œufs des femelles ne sont pas viables et la population d’insectes s’éteint. Cette technique a été appliquée à grande échelle, avec succès, par l’Agence internationale de l’énergie atomique et la FAO afin de combattre des insectes nuisibles dans l’agriculture.

Une méthode de lutte biologique prometteuse consiste à utiliser des moustiques mâles porteurs de bactéries du genre Wolbachia, naturellement présentes chez 60% des insectes courants, dont les papillons et les mouches des fruits. Ces bactéries n’infectent ni l’être humain ni les autres mammifères. Lorsque les femelles s’accouplent avec des mâles porteurs de ces bactéries, les œufs n’éclosent pas, ce qui entraîne l’extinction des populations de moustiques. Une autre souche de Wolbachia, en cours d’étude, permet d’introduire cette bactérie dans une population de moustiques et réduit la capacité des moustiques à transmettre la dengue.

Ces moustiques ne sont pas génétiquement modifiés car cette technique n’implique aucune manipulation ou modification des gènes. Des moustiques porteurs de bactéries du genre Wolbachia ont été lâchés à plusieurs endroits, notamment en Australie, au Brésil, en Indonésie et au Viet Nam, dans le cadre de stratégies de lutte contre la dengue. Des essais à grande échelle de ces bactéries sur le terrain vont débuter bientôt.

Certains pays touchés par le virus Zika utilisent des méthodes biologiques dans le cadre d’une approche intégrée de la lutte contre les moustiques. Ainsi, El Salvador, avec un fort soutien des communautés de pêcheurs, introduit des poissons mangeurs de larves dans des récipients où de l’eau est stockée.

Compte tenu de l’ampleur de la crise provoquée par le virus Zika, l’OMS encourage les pays touchés et leurs partenaires à renforcer l’utilisation de méthodes anciennes et nouvelles de lutte contre les moustiques comme toute première ligne de défense.