Le Journal d’Ebola: sans perdre une minute

Dr Stéphane Hugonnet

Le Dr Stéphane Hugonnet, Chef d’équipe du Département Capacités mondiales, alerte et action à l’Organisation mondiale de la Santé a été l’un des premiers experts de l’OMS à se rendre en Guinée pour enquêter sur les cas d’Ebola signalés fin mars 2014. Médecin, ayant passé les 20 dernières années à travailler pour l’OMS, MSF et d’autres organisations, prenant en charge des flambées épidémiques allant du choléra, de la rougeole ou de la fièvre jaune à la fièvre de Lassa, de la maladie à virus Ebola et de la méningite, le Dr Hugonnet s’est trouvé confronté à une flambée très différente à son arrivée en Guinée.

Dr Stéphane Hugonnet en Guinée dans el cadre de la lutte contre la flambée Ebola
OMS/C. Taylor-Johnson

«Nous devions enquêter sur une rumeur concernant une petite grappe de décès inexpliqués survenus en Guinée. Certains pensaient qu’il pouvait s’agir de la fièvre de Lassa, mais le mode de transmission n’était pas très compatible avec la maladie à virus Ebola. Lorsque les résultats de laboratoire sont arrivés, nous avons appris que le virus Ebola Zaïre était présent en Afrique de l’Ouest. C’était la première fois.

Je suis arrivé en Guinée le 25 mars, toutes affaires cessantes, dans le cadre d’une équipe constituée de logisticiens, d’un anthropologue médical, de techniciens de laboratoire, de virologistes et de spécialistes de la lutte contre l’infection. J’étais chargé d’évaluer rapidement la situation dans les quatre districts touchés, de renforcer la surveillance et de soutenir la mise en place d’un laboratoire mobile.

Le jour où nous quittions Conakry pour Guékédou, Conakry confirmait son premier cas. Il est apparu immédiatement évident que cette flambée n’était pas comme les autres. Conakry est situé à plus de 1000 kilomètres de Guékédou. Les flambées d’Ebola sont généralement très localisées. La transmission d’une personne à l’autre avait très rapidement propagé la maladie d’une zone rurale à une grande ville – cela aussi était inhabituel. Et la flambée touchait plusieurs pays; des cas étaient confirmés au Libéria et présumés en Sierra Leone.

La difficulté d'une épidémie transfrontalière

Déjà lorsqu’il s’agit d’une flambée localisée dans une région isolée, tout pose problème dès le départ. On manque de ressources, de personnels pour faire le travail. Lorsqu’une flambée épidémique touche plusieurs pays, elle est encore plus difficile à gérer, même si les personnes infectées appartiennent à la même tribu et parlent la même langue. J’étais très inquiet.

Nous nous sommes rapidement employés à mettre sur pied un laboratoire mobile à Guékédou pour traiter l’arriéré d’échantillons et les nouveaux cas à dépister. Je pense que nous avions une capacité maximum d’analyse de 50 échantillons par jour au départ, ce qui paraît dérisoire maintenant. En deux jours, nous analysions des échantillons provenant de l’épicentre. Le déploiement du laboratoire a été un succès. »

«Notre anthropologue travaillait avec le ministère de la santé et d’autres parties prenantes pour les persuader de l’importance qu’il y avait à montrer de l’empathie envers les familles des personnes infectées et à les faire participer à l’inhumation.»

Dr Stéphane Hugonnet, Chef d’équipe du Département Capacités mondiales, alerte et action, OMS

Très rapidement, nous avons également fait un travail anthropologique, en particulier s’agissant des inhumations sécurisées. Des protestations parfois violentes s’étaient déjà élevées à Guékédou et Macenta. L’opinion publique était extrêmement instable. Il y avait des rumeurs selon lesquelles c’était le personnel de santé international qui avait amené avec lui le virus Ebola.

De violentes protestations

Certains comprenaient uniquement que leurs être chers avaient été amenés dans des centres de traitement et n’en étaient pas revenus. Des personnes infectées refusaient d’être hospitalisées; certaines fuyaient même l’hôpital. Nous avons donc compris qu’il fallait faire preuve de davantage « de tact ». Notre anthropologue a travaillé avec le ministère de la santé et d’autres parties prenantes pour les persuader de l’importance qu’il y avait à faire preuve d’empathie envers les familles des personnes infectées et à les faire participer à l’inhumation.

La collaboration avec Médecins sans frontières était très bonne pour ce qui est de la surveillance, des laboratoires, de la mobilisation sociale et du travail d’anthropologie. À l’époque, MSF gérait des centres de traitement à Guékédou et Macenta, mais les centres de Kissidougou et N’Zérékoré n’existaient pas encore.

L’une de mes tâches a consisté à convaincre de hauts responsables nationaux de la gravité de cette épidémie et à les persuader de rester à Guékédou et de diriger l’action. C’était essentiel.

J’ai pu moi-même constater que le virus n’est en fait pas si contagieux. La combinaison de plusieurs interventions (isolement, participation de la communauté, mobilisation sociale, préparation des établissements de santé), même si aucune n’est mise en œuvre à 100%, peut être suffisante pour faire diminuer et interrompre la transmission. Si vous pouvez cerner le problème et réagir rapidement, ce qui fut le cas lors des flambées postérieures au Mali, au Nigéria et au Sénégal, vous parvenez à le gérer.