En réponse à mon invitation à toutes les parties
intéressées à exprimer leur point de vue au sujet de la
convention-cadre pour la lutte antitabac, l’OMS a reçu plus de 500
communications qui ont été rendues publiques immédiatement sur le
site Web de l’OMS. Les représentants de plus de 160 organisations
sont actuellement entendus à Genève. Ils représentent la plupart
des grandes multinationales du tabac et des sociétés nationales
productrices de tabac, ainsi que plusieurs associations de planteurs
de tabac et un éventail d’agences de santé publique, d’associations
féminines, d’organisations communautaires et d’établissements
universitaires.
Toutes les associations de protection de la santé
publique se sont déclarées extrêmement préoccupées par l’impact
du tabagisme sur la santé actuelle et future des populations,
spécialement dans les pays en développement. Elles ont demandé que
des mesures énergiques soient prises rapidement. En revanche, la
plupart des sociétés productrices de tabac se sont concentrées sur
ce qu’elles estiment être les limites de mesures « raisonnables »
et « appropriées ». Certaines ont mis en question la
capacité de l’OMS et du processus de la convention-cadre à
promouvoir des mesures de lutte et à faire progresser la réduction
des effets du tabac sur la santé publique. Plusieurs sociétés
productrices de tabac ont en outre continué à nier la menace que le
tabagisme passif fait peser sur la santé.
D’une manière générale, les sociétés
productrices de tabac ont appuyé les politiques et les mesures dont
on sait qu’elles ont un impact limité sur le tabagisme des jeunes
et des adultes. Elles semblent être opposées aux interventions que l’OMS,
la Banque mondiale et les experts de la santé publique ont reconnues
comme ayant des effets mesurables et durables sur l’usage du tabac,
et qui associent les mesures suivantes :
- augmentation des taxes sur le chiffre d’affaires,
- interdiction de la publicité, du parrainage et du marketing en
faveur du tabac,
- limitation du tabagisme dans les lieux publics,
- élargissement de l’accès aux méthodes efficaces pour
arrêter de fumer,
- contre-publicité sans indulgence,
- sanctions rigoureuses contre la contrebande.
J’espère que les Etats Membres privilégieront
ces interventions lorsqu’ils examineront les mesures à inclure tant
dans la convention-cadre que dans leurs lois et politiques nationales.
Nombre des témoignages des sociétés qui
appartiennent à l’industrie du tabac sont axés sur des aspects
politiques et financiers et des questions intéressant les droits de l’être
humain. Ils répètent inlassablement que les mesures internationales
visant à réduire le tabagisme entraîneront un chômage brusque et
massif, qu’elles aggraveront encore l’état de pauvreté de
populations entières et qu’elles constitueront une menace pour la
souveraineté des nations. Ces prévisions, d’autres associations l’ont
confirmé, inquiètent réellement les décideurs : des recherches
approfondies ont néanmoins montré que, dans la plupart des cas, ces
prévisions étaient sans fondement factuel. Il est donc probable que
les sociétés productrices de tabac tentent ainsi de déstabiliser le
processus de négociation que s’apprêtent à entreprendre les
délégués des 191 Etats Membres de l’OMS. Elles choisissent de le
faire juste avant la réunion, qui débute le lundi 16 octobre, de l’organe
international de négociation de la convention-cadre pour la lutte
antitabac.
Un groupe d’organisations diverses de pays en
développement a présenté des points de vue différents sur l’impact
de la lutte antitabac sur les agriculteurs des communautés rurales.
Certains groupes ont décrit l’inquiétude des planteurs de tabac
devant l’incertitude concernant leurs moyens futurs de subsistance.
Si compréhensibles soient-elles, rien ne prouve que ces craintes
soient justifiées.
Mais il est vrai qu’il faudrait étudier de près
la façon dont la baisse à long terme de la demande de tabac agira
dans l’avenir sur l’offre de produits du tabac. Cela permettrait d’identifier
les collectivités et les pays susceptibles d’éprouver des
inquiétudes légitimes quant à leur vulnérabilité. On pourrait
ainsi dégager les différentes solutions à envisager pour atténuer
d’éventuelles difficultés au cours des prochaines décennies. Ces
travaux sont en cours – et font actuellement l’objet d’une
collaboration entre la FAO, la Banque mondiale, le Département de l’Agriculture
des Etats-Unis, le Centre de Recherches pour le Développement
international du Canada, l’Agence suédoise pour le Développement
international et l’OMS.
Au cours des auditions, plusieurs sociétés
productrices de tabac ont indiqué que leur politique de
commercialisation est en train d’évoluer – vers une
« attitude plus modérée ». Certaines se sont dites
désireuses d’entamer un « dialogue raisonnable » et
disposées à rechercher « des solutions pratiques et réalistes ».
De l’avis de l’OMS, les gouvernements doivent se montrer
circonspects s’agissant de savoir ce que cela signifie en pratique.
Il est un fait réel fondamental que nous devons tous garder présent
à l’esprit – le tabac reste le seul produit de consommation
licite qui tue la moitié de ceux qui le consomment régulièrement.
Sur la base des éléments dont on dispose, le
point de vue de l’OMS est qu’il existe quatre moyens d’atténuer
les effets nocifs du tabac sur la santé. Le premier est de dissuader
les jeunes et les non-fumeurs de commencer à fumer. Le second est d’encourager
les fumeurs à s’arrêter et de les soutenir dans leur résolution.
Le troisième est de faire en sorte que les non-fumeurs, et notamment
les bébés à naître, ne soient plus exposés à la fumée de tabac.
Enfin, le quatrième est de diminuer les concentrations de
constituants nocifs dans les produits du tabac.
L’OMS soutient les politiques d’ensemble visant
à mettre en oeuvre efficacement ces quatre approches. Les mesures
prises pour donner effet aux trois premières ont déjà permis de
faire progresser la santé dans de nombreux pays. Modifier les
produits et tenter de mettre au point ce que les sociétés
productrices de tabac appellent des produits « moins nocifs »
risque de n’avoir d’effets qu’après un certain temps et –
ainsi que le reconnaissent les grandes sociétés productrices de
tabac – il n’existe toujours pas de cigarettes sans danger.
Il ressort de nos analyses que la position de l’OMS
et de la plupart des Etats Membres est radicalement différente de
celle des sociétés productrices de tabac. Pour sa part, l’OMS
réclame instamment la mise en oeuvre immédiate des mesures dont il
est notoire qu’elles ont pour effet durable de réduire le tabagisme.
Nous souhaitons que cela soit fait sans ingérence de la part des
sociétés productrices de tabac. Or, il semble que celles-ci vont
continuer à faire obstacle aux mesures propres à diminuer
réellement le nombre des fumeurs et des nouveaux fumeurs. Leurs
interventions donnent à penser qu’à long terme, elles s’efforceront
de réduire les effets nocifs de leurs produits.
En dépit des inquiétudes que nous inspirent ces
prises de position manifestement contraires aux nôtres, nous sommes
résolus à entendre comment les sociétés productrices de tabac se
proposent de diminuer les effets nocifs de leurs produits. Notre
Comité consultatif scientifique est chargé de proposer un cadre de
réglementation approprié pour les produits du tabac tant à l’échelon
national qu’international. Nous avons invité des chercheurs
travaillant pour les sociétés productrices de tabac à donner tout
à l’heure au Comité leur avis concernant la modification des
produits.
Dr Gro Harlem Brundtland