Préservons notre meilleure arme contre le paludisme

Déclaration à l'occasion du lancement du Plan mondial pour enrayer la résistance à l’artémisinine

12 janvier 2011

Les ACT sont devenus le traitement de référence, le plus efficace contre le paludisme à P. falciparum, la variante la plus mortelle.

Le traitement par association de médicaments est une stratégie délibérée pour retarder l’apparition des résistances, ce qui se produit invariablement quand un médicament antipaludique est largement utilisé et, plus particulièrement, quand il n’est pas employé à bon escient.

Les ACT attaquent le parasite en deux temps. En associant des médicaments dont les mécanismes d’action et les durées de vie différent, elles accroissent la probabilité de tuer les parasites, ceux qui ont résisté au premier médicament étant alors détruits par le second.

Mais l’utilité de ces traitements est désormais menacée.

En 2008, on a commencé à soupçonner l’existence d’une résistance aux artémisinines à la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande, ce qui a été confirmé en 2009. D’autres foyers présumés ont été localisés dans le Bassin du Mékong, mais ils n’ont pas encore été confirmés.

Historiquement, cette région du monde a été l’épicentre de l’émergence des parasites résistants. Nous savons donc à quoi nous attendre.

Au cours des dernières décennies, nous avons perdu un médicament antipaludique de premier plan après l’autre avec l’apparition, l’installation, puis la propagation internationale rapide de résistances qui leur ont fait perdre toute utilité. Avec le lancement de ce plan mondial aujourd’hui, l’OMS et ses partenaires de Faire reculer le paludisme, tentent de rompre avec ce schéma d’évolution. Nous appelons la communauté internationale à profiter d’un créneau propice sans précédent.

L’objectif est extrêmement ambitieux : enrayer à la source l’émergence de la résistance à l’artémisinine et éviter ainsi sa propagation au niveau international ou, au moins, la retarder beaucoup.

Cette opportunité est sans équivalent dans l’histoire de la lutte antipaludique. Pourquoi justement maintenant ? Grâce à de récents progrès de la recherche, nous comprenons beaucoup mieux le paludisme et les mécanismes de la résistance. J’en profite pour remercier les chercheurs de centaines d’instituts dans le monde entier, y compris dans les pays d’endémie.

Leurs travaux ont permis à l’OMS de compiler le plus grand nombre d’études sur l’efficacité des médicaments antipaludiques jamais passées en revue et standardisées pour l’analyse.

La vigilance n’a jamais été aussi forte. En fait, une surveillance intensive de l’efficacité thérapeutique a été mise en place, avec l’appui de l’OMS, à la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge depuis 2001. Un protocole de recherche standardisé a été mis au point pour aider à avoir le même niveau de vigilance ailleurs.

Jamais encore, les premières modifications ténues de la sensibilité parasitaire n’ont été détectées à un stade aussi précoce. Jamais auparavant, les outils et les stratégies ont été en place pour tenter d’enrayer à la source l’émergence et la propagation des résistances.

Jamais encore, l’engagement n’a atteint un niveau aussi élevé pour y parvenir, pour nous maintenir à au moins une longueur d’avance de certains des revers auxquels nous devons nous attendre, comme l’histoire nous l’a bien montré. Nous estimons que ce plan a toutes les chances de succès. Par-dessus tout, la communauté internationale a le devoir de saisir cette opportunité. Nous avons trop à perdre si jamais nous échouons.

Je n’exagère en rien en affirmant que les conséquences d’une résistance généralisée aux artémisinines seraient catastrophiques.

Après plusieurs décennies pendant lesquelles la lutte antipaludique a stagné, l’intensification des efforts a fini par produire des résultats impressionnants, dont un recul marqué des taux de transmission et du nombre des décès. Ces résultats sont encourageants et alimentent la dynamique croissante pour alléger l’énorme fardeau du paludisme, en particulier en Afrique subsaharienne.

La propagation de la résistance aux artémisinines et la perte des ACT pourraient réduire à néant très rapidement ces progrès chèrement acquis et ébranler la conviction que le paludisme peut être vaincu.

Un grand nombre de pays d’endémie n’ont aucune solution de repli si les ACT commencent à échouer. Avec les résistances, la plupart des anciens antipaludiques sont devenus inutiles. Si de gros efforts sont faits actuellement pour développer de nouvelles classes de médicaments, aucun produit de remplacement ne point à l’horizon à brève échéance.

Même s’il baisse, le nombre annuel des cas de paludisme se situe encore à 223 millions selon les estimations. Ce serait une tragédie inimaginable qu’autant de personnes se retrouvent sans aucun traitement efficace.

Mesdames et Messieurs,

Je voudrais encore souligner deux points.

Premièrement, ce plan n’est ni une voie secondaire, ni un détournement des ressources et des efforts. À la base, les recommandations pour enrayer la résistance reprennent ce qu’il faut faire pour lutter contre le paludisme dans tous les pays d’endémie.

Nous devons continuer à réduire la transmission, soit par l’utilisation généralisée des moustiquaires imprégnées d’insecticide, soit par une augmentation des pulvérisations intradomiciliaires à effet rémanent.

Il faut que les pays arrêtent de donner des ACT à chaque enfant présentant de la fièvre. Ces médicaments devraient être considérés comme une ressource précieuse et fragile et n’être délivrés qu’en présence d’un test confirmant le diagnostic.

C’est tout à fait faisable. Des tests de diagnostic rapides, de qualité garantie et peu coûteux existent désormais et peuvent être utilisés jusqu’au niveau des communautés.

Nous devons veiller à donner à chaque patient ayant un paludisme confirmé les meilleurs médicaments possible, de qualité garantie. Nous devons en faire plus pour éviter la vente de médicaments contrefaits ou ne répondant pas aux normes. Nous devons mettre un terme à la pratique des colporteurs qui vendent les comprimés à l’unité au lieu de traitements complets.

Nous devons interdire la commercialisation des traitements ne contenant que de l’artémisinine et n’ayant donc pas le pouvoir d’action en deux temps des associations.

Toutes ces pratiques doivent être évitées car elles accélèrent le développement des résistances. Elles remettent aussi en cause la qualité générale de la lutte antipaludique.

Le second point que je tiens à souligner est le suivant. Nous lançons un plan mondial au début de 2011, mais cela ne veut pas dire pour autant qu’aucune action énergique n’ait été entreprise jusque-là, bien au contraire.

Les efforts pour endiguer la résistance à la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande ont démarré immédiatement, fin 2008, bien avant qu’elle ne soit confirmée. Le taux de couverture des moustiquaires dans les ménages est proche de 100%.

Des établissements de santé ont été mis en place pour diagnostiquer et traiter le paludisme. Ces services sont ouverts 24 heures sur 24, gratuits et ont des réserves d’ACT de qualité garantie. Une surveillance intensive de l’efficacité thérapeutique se poursuit.

Ce que le plan mondial vise à faire, c’est d’ajouter un autre garde-fou en étendant la vigilance et les mesures préventives à l’ensemble des pays d’endémie.

L’émergence de la résistance à l’artémisinine a sonné l’alerte. Elle nous donne une autre raison impérieuse d’intensifier, dans la plus grande urgence, les mesures de lutte existantes.

Le plan mondial énonce clairement ce qu’il faut faire. Je souhaite sincèrement que la communauté internationale saisisse cette occasion sans précédent.

Merci